• Extraits relatant quelques faits d'armes de l'armee libanaise entre 1988 et 1990

    Les paris du general ; FMA :

    -Le 13 octobre 1990, les Sukhoi de l’aviation syrienne piquent sur le palais presidentiel de Baabda, ou est retranche le general Michel Aoun. Ce dernier trouve refuge a l’ambassade de France.

    -13 aout 1989 : Souk el-Gharb.
    4h du matin. Un long mugissement rompt le silence, suivi d’une deflagration qui projette les soldats a terre. Un obus de 180 vient de s’ecraser sur la route devant l’hotel Kamel, celle qui mene a la Qalaa -la citadelle -, sur la droite. Les gerbes de gravillons et d’eclats de fer soulevees par l’impact sont a peine retombees sur le sol, arrosant les alentours dans un redoutable cliquetis metallique, qu’un grondement sourd, comme un tremblement souterrain, ebranla la colline.
    Simultanement, les batteries syriennes et les canons du PSP installes dans le Chouf en face, a Aley et Bhamdoun sur la gauche, a Aitate dans le dos, a Mtoll Chemlane sur la laterale droite, ont crache le feu et une pluie d’obus de mortier et de canons de tous calibres s’abat sur les postes militaires, les lignes avancees des collines 888 et du Prince, Kors el-Medawar, la citadelle de Kayfoun, les batisses ecroulees et les facades eventrees du quartier des hotels, le palais Adm, la villa Salam, le college de Souk el-Gharb en contrebas, a 150 metres de la citadelle, le cimetiere et les abattoirs, l’ecole palestinienne derriere les hotels, le PC avance de la 10e Brigade a l’hotel Hajjar, les routes et les nœuds de communication qui menent a Souk el-Gharb.
    Reveilles en sursaut, les soldats ont juste le temps de se terrer dans les tranchees dans un concert de jurons. Un obus de 122 defonce le mur de soutenement de la villa voisine, plus exactement de ce qui fut jadis une villa. Un mortier de 160 fraie brusquement son chemin a travers les combles de la villa du Prince, et explose dans une piece contigue. L’odeur acre de la poudre prend les hommes a la gorge.
    De la colline du Prince a la colline 888, a peine 150 metres. Mais sous les coups de mortier et les tirs directs d’artillerie qui pleuvent des positions syriennes dans la montagne par vagues successives, sous les fusees RPG tirees par les miliciens druzes du PSP postes sur l’autre versant de la colline 888, a 20 metres des lignes de l’armee, c’est une eternite qui separe les deux promontoires rocheux, tenus conjointement par la 103e et par une petite unite de la 3e Compagnie des berets rouges.
    Les bouches de feu des syriens et de leurs allies eructent leurs projectiles a une cadence infernale.
    Cela fait trois jours que le cauchemar dure. La 10e Brigade est arrivee a Souk el-Gharb le 8 aout 1989, presque 5 mois apres le declenchement par le general Michel Aoun de la guerre de Liberation contre l’occupant syrien. Objectif : relever la 8e, qui tient cette ligne de front du pays chretien depuis 11 mois et qui compte dans ses rangs 250 blesses et une vingtaine de morts. Considerant que la periode juin -juillet -aout est une saison de tractations politiques et de decompression militaire, le commandement de l’armee a estime qu’il fallait en profiter pour reposer cette brigade d’elite, ancienne unite du general Michel Aoun lui-meme, aguerrie par pres d’un an d’accrochages reguliers avec les elements du PSP de Walid Joumblatt. Mauvais calcul.
    Le 8 aout, le general Makhoul Hakmeh, nouvellement designe a la tete de la 10e Brigade, dont le commandant etait tombe gravement malade, recoit donc la mission de prendre en charge le front de Souk el-Gharb qui s’etend sur 8 a 10 Km, d’Aley a Choueifate. C’est un homme probe et batailleur, mais qui n’a jamais mis le pied sur son nouveau theatre d’operations. Il espere neanmoins qu’en une quinzaine de jours, il se sera familiarise avec le front, grace aux indications des petites unites que la 8e Brigade a laissees la -haut pour seconder sa troupe et faciliter son deploiement pendant la periode de releve.
    Borde, d’un cote, des collines 888 et Kors el-Medawar et, de l’autre, de l’avancee pittoresque de ce qu’on appelle la citadelle jusqu’aux abords du village de Kayfoun, Souk el-Gharb culmine a la colline dite du Prince, position cle surplombant la zone des hotels (hotels Sursock, Kamel, Farouk, Hajjar, villa Assaf, palais Adm,…).
    De la, le pays chretien se deploie a perte de vue, dos a la mer, et par beau temps, l’on peut voir le fin lisere d’ecume ourler les regions cotieres allant de Khalde et du perimetre de l’AIB jusqu'à Jbeil. A droite de Souk el-Gharb, le Mont Sannine, les hauteurs boisees du Metn et la colline de Monteverde ; en contrebas, le college des peres jesuites a Jamhour et la coupole de son eglise. Le palais presidentiel de Baabda est a 300 metres a vol d’oiseau, cache par la courbe d’une colline. La route en lacets qui monte de Baabda a Souk el-Gharb s’offre de bout en bout, presque sans pudeur, au regard et au feu de l’ennemi, installe sur les hauteurs de Mtoll Chemlane et d’Aley, de meme que sur la butte redoutable de Choueifate, veritable cheval de Troie dans le dispositif militaire du pays chretien, au Sud Ouest des lignes de Souk el-Gharb.
    En termes strategiques, l’ensemble de la region ressemble a un amphitheatre dont Souk el-Gharb est le centre. De ce fait, cette localite surelevee est exposee de tous cotes aux tirs directs des canons de chars et de l’artillerie : a partir d’Aley et de Mansouriet Bhamdoun a l’Est, de Mtoll Chemlane, Borj el-Ali et Bir el-Cheikh Aref au Sud. Souk el-Gharb est une position cernee de toutes parts ; elle constitue le passage oblige vers le pays chretien de ce cote -ci du front. La colline du Prince est l’epine dorsale de la defense de ce verrou montagneux. Entre elle et les hotels legerement en retrait au cœur du village, une route sinueuse, etroite, mene a la citadelle. Elle s’enfonce comme un doigt dans le territoire ennemi, a la lisiere de Kayfoun. Aussi, la citadelle n’est-elle reliee a Souk el-Gharb que par une bande de terre, ou l’on est a decouvert sur 200 metres, menant jusqu'à l’hotel Sursock.
    Avec la guerre de Liberation, des le mois de mars 1989, il est devenu particulierement difficile et perilleux de circuler dans le village. Les bombardements permanents ont detruit les rares immeubles encore debout et devoile les voies de communication militaires. Des pates entiers de maisons affaissees sur leurs fondations, des ruelles crevassees sont devenues des killing zones ou tout mouvement, aussitôt repere, est cible au canon de mortier et aux lance-roquettes par les miliciens druzes du PSP et les palestiniens d’Abou Moussa, postes soit a Aitate, en contrebas, soit sur la crete de Mtoll Chemlane.
    La releve, entre le 6 et le 8 aout, se deroule sans accroc. Pas un coup de feu ne vient perturber l’operation de desengagement de la 8e Brigade et son remplacement par la 10e Brigade, la brigade heliportee. Sous un soleil de plomb dans le ciel d’ete, l’armee syrienne et ses allies palestiniens et du PSP observent avec attention, des contreforts de Choueifate, de Mtoll Chemlane, de Bhamdoun, d’Aley, les mouvements de troupes des deux brigades qui se relaient. Mais ils se tiennent cois.
    Cela fait un mois en effet qu’ils attendent cet instant, apres avoir eu vent d’un prochain depart de la 8e Brigade que commande le colonel Selim Kallas, valeureux et incorruptible officier grec -catholique originaire de la region de Baalbeck, considere comme le bras droit du general Michel Aoun. Sous l’impulsion et la direction de cet homme a l’allure fiere et decidee, au visage serein, a la bouche volontaire, au regard incisif couleur miel, le tout coiffe de cheveux clairs, le rire impetueux, la poignee de main energique et franche, les berets noirs de la 8e Brigade sont devenus les specialistes du front de Souk el-Gharb, rompus aux manœuvres et au combat sur ce terrain accidente et rocailleux. Tant qu’ils sont la, les formations prosyriennes, druzes et palestino -progressistes, ne peuvent esperer operer de percee. Aussi, jubilent-elles en apprenant, au debut d’aout, que le remplacement de la 8e Brigade aura lieu aux alentours du 10. Dix jours pour se preparer ! L’occasion est trop belle. Avec la cooperation d’officiers de l’etat-major syrien, les hommes de Walid Joumblatt et d’Abou Moussa peaufinent les details de leur plan. Ils ne veulent pas laisser le temps au general Hakmeh de s’acclimater et d’installer son dispositif de combat. Il ne le faut pas. Certes la 10e Brigade a deja l’experience de cette ligne avancee du pays chretien, mais elle a passe de longs mois loin de Souk el-Gharb et ne connaît pas les changements geostrategiques intervenus sur le terrain.
    Pour donner le change, l’arrivee des berets verts -c’est la couleur des berets des hommes de la 10e Brigade -dans la region est saluee par la radio de Joumblatt comme l’indice d’une ere de calme et de bon voisinage. Les hommes de la 10e Brigade ont eux-memes le sentiment que si l’unite belliqueuse, la 8e Brigade, leur cede la place a Souk el-Gharb, c’est que ce front est en voie de refroidissement. Aux yeux de beaucoup, une periode de detente s’amorce donc sur la ligne rouge. Le Liban se trouve, d’ailleurs, alors en pleine phase de contacts politico -diplomatiques tous azimuts et la 10e Brigade peut croire que ses relations avec les belligerants d’en face seront moins explosives que celles de la 8e Brigade.
    Il est 10h30, le jeudi 10 aout 1989. La journee s’annonce belle et ensoleillee. Tout d’un coup, les bombardements commencent. Avec une densite et une violence inhabituelles. Les syriens, pourtant, ont inonde les regions chretiennes de leurs obus, durant les cinq derniers mois. Mais jamais autant. Cette fois, c’est different.
    Sans repit, orgues de Staline, batteries et chars de l’ennemi se dechainent sur toute l’enclave chretienne. Jour et nuit, des cascades de tonnerre et d’eclairs vont debouler du Haut Metn, de la Bekaa, du Chouf, sur Beyrouth et sa banlieue, sur la route cotiere, sur le petit port de Jounieh et, bien sur, sur Baabda et le siege de la Defense a Yarze, a certains moments au rythme effrene de 5 obus a la seconde. A Souk el-Gharb, les hommes de la 10e Brigade, copieusement arroses, ne peuvent que se planquer dans leurs abris fortifies et derriere les remparts de terre. Ils sont pris de court, n’ayant pas encore eu le temps de s’installer, de parfaire leur logistique, d’organiser leurs voies de liaison, leurs lignes telephoniques, l’electricite, le materiel radio de communication. Ni meme de s’habituer a leur nouveau commandant.
    A la date du 10 aout 1989, le dispositif de l’armee libanaise que commande le general Aoun sur les differents fronts est le suivant :
    *La 10e Brigade est deployee tout le long de la ligne frontale de Souk el-Gharb, la FEBA (Elements avances de la zone de combat : en d’autres termes, la ligne la plus avancee du front), qui s’etend sur une dizaine de Km.
    *Le 101e Bataillon d’Infanterie occupe la citadelle ou Qalaat el-Hosn, a l’extreme Sud du mamelon rocheux, et les postes Assaad I et Assaad II, sur la pente declive du cote gauche. Les miliciens du PSP sont en face, dans les premieres constructions a la lisiere du village de Kayfoun, et notamment dans l’immeuble Khaffan, a 25 metres de la citadelle. De meme, le 101e occupe toutes les denivellations du terrain qui descend en pente jusqu’au village de Bsaba (non compris) et que la troupe a baptisees Kassarat (carrieres) en les numerotant (des sentiers militaires tailles a flanc de coteau).
    *Le 102e Bataillon est poste sur la ligne Monteverde -Dahr el-Wahch -Bsous, le Metn etant strategiquement lie a Souk el-Gharb. Quelques elements de ce bataillon se trouvent dans le college de Souk el-Gharb, a 100 metres environ derriere les postes Assaad I et II, au-dessus du val, mais ils sont sous le commandement du 103e.
    *Le 103e Bataillon precisement assume la defense de la ligne allant de Komatiyeh -Ain el-Sayde -Ain el-Remmaneh aux collines 888 (dont la moitie est aux mains des miliciens du PSP), Kors el-Medawar et du Prince, ainsi que des abattoirs et du cimetiere, en contrebas. Une petite unite de la 3e Compagnie de commandos se trouve la aussi, en premiere ligne.
    *Le 104e Bataillon, enfin, a installe ses chars au centre du dispositif, en appui direct des unites d’infanterie.
    *Face a la butte de Choyeifate ou trone l’ecole Charlie Saad, occupee par le PSP et les palestiniens d’Abou Moussa, une compagnie d’infanterie de la 8e Brigade, la 822, tient la ligne Bsaba -Kfarchima, qui est le pendant de la ligne Maaroufiye -Choueifate, ou se deploie l’adversaire. Mais le gros de la 8e, en reserve, est cantonne dans le Metn Nord. Ses unites sont dispersees entre Tall el-Zaatar, Fanar, Bickfaya, Dahr el-Souan, Beit-Chaar, Rabyeh, Beit-Mery.
    *Au cœur de Souk el-Gharb, l’hotel Hajjar est le siege du poste de commandement (PC) avance de la 10e Brigade.
    *Le front du Metn Nord (Douar -Baskinta) est tenu par la 5e Brigade.
    *Le front de Beyrouth, dont la ligne de demarcation de Ras el-Nabeh, est tenu par la 9e Brigade.

    Le vendredi 11 aout 1989, les bombardements se poursuivent et prennent l’allure d’un matraquage systematique de chaque pouce des regions chretiennes. Les positions de l’armee, ses PC, son artillerie, ses voies de communication et de ravitaillement -mais aussi les agglomerations civiles et les quartiers residentiels -, tout est indistinctement soumis au feu intensif et meurtrier des canons syriens, notamment des ravageurs mortiers de 240 mm. La logistique de l’armee libanaise s’en trouve desorganisee.
    A Souk el-Gharb, derriere leurs parapets ou dans les bunkers creuses sous les monticules de terre, berets verts et berets rouges s’aplatissent au sol. Les tirs de contre batteries des 55e et 105e Regiments d’Artillerie et les orgues de Staline de l’armee libanaise detruisent, certes, plusieurs pieces syriennes qui tirent a partir de la plaine de la Bekaa, a plus de 30 Km de la. Mais le rapport de force est de 6 canons syriens et prosyriens pour un libanais.
    Samedi 12 aout 1989. Deux MIG syriens ont strie le bleu intense du ciel et survolent le pays chretien a basse altitude. Soldats et officiers sont sideres. Une meme apprehension les etreint. Jusque-la, l’espace aerien libanais etait considere comme une chasse gardee israelienne, une ligne rouge en quelque sorte. Hafez el-Assad aurait-il obtenu l’aval de Tel-Aviv pour utiliser son aviation contre l’armee libanaise ? Pas le temps de reflechir, et d’ailleurs les avions syriens n’interviennent pas, ni ne reviendront ; pas cette fois…Des salves de RPG-7 et de mitrailleuses MAG viennent d’eclater sur la gauche, aussitôt suivies de decharges de B-10 et de DCA de 23 mm.
    Le 102e est coince. Les syriens ont brusquement accentue leur pression sur le front de Dahr el-Wahch. Les canons de chars et l’artillerie de 122 et 130 mm sont entres en action, detruisant un transport de troupes M113 et terrassant les fortifications de l’armee. Sur la route qui descend d’Aley, des T-55 et BMP21 du PSP foncent vers Dahr el-Wahch, sur les positions de l’armee libanaise, couverts par un mur de feu. Les hommes du 102e se battent avec acharnement, mais les 106 mm, les bitubes sovietiques de 23 mm et les chars M-48 du 104e Bataillon ne parviennent pas a stopper les blindes. Dans une des positions avancees, un soldat s’ecroule tue net par l’eclat d’un obus ; un autre s’affaisse, blesse. La situation est critique.
    Au PC de l’hotel Hajjar, la salle d’operations du commandement de l’armee est en ligne. « Il faut nous depecher des renforts », demande le capitaine Habib. A 11h, une compagnie de chars de la 8e Brigade debarque a Deir el-Qalaa (Beit-Mery) et a Jamhour. Elle prend position sur les collines en arriere-plan de Dahr el-Wahch (l’axe Deir el-Qalaa -Jamhour est strategique pour la defense de Souk el-Gharb). Sa mission est de disperser le feu des assaillants vers l’interieur, afin de relacher la pression exercee sur les premieres lignes. Avec le 104e Bataillon de chars de la 10e Brigade, la compagnie parvient a bloquer puis a repousser l’attaque syrienne, apres 2h de duels d’artillerie aux canons de 130 et 155 mm. Peu a peu, l’intensite des tirs diminue. A 15h, le front de Dahr el-Wahch se stabilise. L’alerte aura ete chaude.
    16h30. Le calme apres l’orage, ponctue de rafales d’armes automatiques et de quelques chutes d’obus de mortier.
    Tout autour, les obus de canon et de mortier ont creuse des rigoles dans la terre. L’apres-midi est consacre au bilan, aux fortifications, aux reparations du materiel endommage, aux soins prodigues aux blesses.
    La nuit s’annonce paisible. Dans la salle d’operations de l’armee libanaise, une poignee d’officiers discutent ferme. Le general Aoun est entre en contact avec eux tout a l’heure. Il est soucieux : « Les syriens, leur a-t-il dit, pourraient preparer un assaut contre Souk el-Gharb. Il faudrait les occuper cette nuit ». Son idee est d’appliquer le plan de « tirs d’anticipation contre les positions de l’ennemi » autour de cette localite : tirs de contre-batteries et de harcelement visant toute l’artillerie syrienne et prosyrienne dans la region, et tirs d’interdiction sur les routes et lignes de communications et de rassemblement des troupes adverses. Exactement comme le 27 mars dernier, 13 jours apres le declenchement de la guerre de Liberation : l’armee avait alors bombarde, a partir de 20h30, toutes les positions d’artillerie des syriens et de leurs allies dans le Chouf, loin du front, sans crier gare. Cela avait permis de faire avorter l’attaque qui s’esquissait deja alors contre Souk el-Gharb.
    Les generaux jugent, cependant, qu’il serait bon, cette fois, de garder le front endormi. Dans la salle d’operations du QG de l’armee, on tombe d’accord pour laisser les artilleurs se reposer, apres 60h de bombardements sans relache. Cette guerre, pense-t-on, est une guerre de positions, centree sur des duels d’artillerie, non une guerre d’usure, l’essentiel consiste a tenir le coup et il faut donc profiter de chaque accalmie, pense-t-on a l’etat-major. Aussi, en cette nuit du 12 aout, la salle d’operations ignore-t-elle les directives du general Aoun.
    Dimanche 13 aout 1989.
    Les habitants d’Achrafieh, la colline du quartier chretien de Beyrouth, retiennent leur souffle. Depuis 7h30, le crepitement des fusils mitrailleurs et les deflagrations secouent la ligne de demarcation qui divise la capitale en deux. Les beyrouthins, qui avaient profite d’une nuit paisible pour sortir des abris et reintegrer leurs appartements, en sont quittes pour un nouveau plongeon sous terre, au saut du lit. L’oreille devenue experte, ils sont conscients, tout civils qu’ils soient, qu’il se passe quelque chose d’inhabituel ce jour-la au petit matin. A la localisation des fusillades et de la canonnade du cote de la ligne Musee -Ras el-Nabeh, a la densite des tirs d’armes automatiques, a la nature des calibres utilises -lance-roquettes et fusils d’assaut, appuyes par les chars AML-90 -ils devinent des combats furieux, un face-a-face a quelques metres de distance seulement.
    Au QG de l’armee, c’est l’effervescence. « Les milices prosyriennes essaient de percer a Beyrouth, a partir de Ras el-Nabeh ». Il est presque 8h. Dans le Metn, le premier groupement tactique de la 8e Brigade, compose d’un bataillon d’infanterie et d’une compagnie de chars, le 83e Bataillon est en etat d’alerte, prêt a intervenir.
    Ainsi le Deuxieme Bureau avait vu juste. Il avait indique qu’une attaque d’envergure se preparait sur le front de Beyrouth, plus precisement sur la ligne de demarcation, entre Ras el-Nabeh et le Musee, dont l’objectif serait de tenter une percee. Depuis lors, la 9e Brigade, qui tient cette ligne du pays chretien, se preparait au choc.
    Tandis que tous les regards sont tournes vers le front d’Achrafieh -Ras el-Nabeh ou l’assaut, mene par des hommes d’Elie Hobeika, l’ancien chef de la milice chretienne rallie a Damas apres son eviction, des palestiniens et des miliciens du parti progressiste, est contenu, Souk el-Gharb brule depuis 6h. Les hommes de la 10e ne peuvent mettre le nez hors des blockhaus en argile et des excavations ou ils s’abritent. Dans tout le reste du reduit chretien, au demeurant, de Baabda a Jbeil, c’est l’embrasement.
    9h05, du cote de la Qalaa de Kayfoun. Le lieutenant Youssef, du 101e Bataillon, est intrigue. Depuis 5 bonnes minutes, les obus ont cesse de pleuvoir sur la citadelle et tout autour. Par contre, il lui semble que le pilonnage s’est accentue a l’interieur de Souk el-Gharb. L’air est charge de fumee, de poudre, de relents de metal et de bois brules. Il redresse la tete. Non loin de lui, deux de ses hommes emergent de derriere leurs remparts de sable. Ponctuees de tirs de RPG, des fusillades a la Kalachnikov eclatent en amont. « Suivez moi », dit-il, et il s’enfonce dans le dedale de tranchees et de boyaux qui jalonnent le terrain et conduisent a la citadelle et aux postes Assaad I et II. Un silence oppressant succede aux rafales, malgre le roulement sourd des explosions a l’arriere. On ne voit pas a 5 metres devant soi.
    Du brouillard anthracite qui baigne les lieux se detache la silhouette d’un combattant arme du PKS sovietique, la plus redoutable des armes legeres. Bientôt suivie de trois autres. Puis d’autres encore, qui arrivent en se faufilant adroitement entre les courbes et les lignes sinueuses du terrain, bardees de munitions.
    « Ce sont les druzes, mon lieutenant ». Ceux-ci, de leur cote, les ont vus. Ils devoilent alors des lance-flammes. Les trois soldats libanais ont juste le temps de lacher quelques coups de LAW avant de se replier precipitemment. La poursuite s’engage dans le labyrinthe tortueux des tranchees autour de la citadelle. Esquivant les tirs en enfilade des assaillants, le petit groupe se refugie dans un immeuble verole en retrait. Derriere les murs dechiquetes, les trois rescapes ne pensent plus qu’a survivre. Pour cela, il leur faut resister, par tous les moyens, s’embusquer derriere un creneau et tirer, empecher l’adversaire de penetrer dans l’immeuble, de progresser davantage. Le lieutenant organise la resistance : apparaître a une fenetre, lancer une grenade, tirer dans le tas a la mitrailleuse. Cinq ou six cadavres gisent deja a quelques metres du batiment ou les trois hommes du 101e se sont retranches. Mais Youssef se rend compte qu’il va etre submerge par le nombre.
    Surtout ne pas se laisser gagner par la panique.
    Youssef aligne ses munitions a cote de lui. Il sait que, de la ou il se trouve avec ses deux hommes, il pourra retarder l’avance des miliciens sur le front, en les cueillant s’ils essayent de progresser vers la zone des hotels. Les retarder, oui. Mais pas plus.
    Dans les sous-sols du palais de Baabda, sous les obus de 240 mm, le general Aoun est, depuis 9h, a l’ecoute radio. Il suit attentivement les nouvelles du front, les rapports des officiers d’etat-major, les peripeties de la vaste offensive ennemie declenchee a l’aube contre ses regions libres. Il est en liaison permanente avec les centres de commandement des brigades de son armee. Affectionnant le rapport direct avec les petites unites militaires et les officiers qui les commandent, lieutenants et capitaines, le general est de ceux qui font montre de sang-froid dans les moments critiques. Cette fois pourtant, une nouvelle le fait sursauter. Au milieu du bourdonnement incessant des ordres et des rapports, dans la bousculade des chiffres et le gresillement des emetteurs, une voix. Hachee, rauque, elle dit que l’ennemi a reussi une percee. Comme cela. Tout bonnement. « L’ennemi est dans la tranchee ». Le desastre en quelques syllabes.
    Le general a recu l’appel comme un uppercut en pleine figure. Cette voix dans l’ecouteur est celle d’un lieutenant du 101e Bataillon installe dans la citadelle et les Assaad I et II. En un eclair, Aoun devine de scenario. Il n’avait pas prevu cela. Ou plutot si, il l’avait pressenti la veille au soir et n’avait pas ete obei. C’est donc bien a Souk el-Gharb, repute inexpugnable, que les syriens et leurs allies ont decide d’operer une percee ! L’attaque de Ras el-Nabeh n’etait qu’une diversion. Et les Services de Renseignement de l’armee sont tombes dans le panneau. En moins de rien, les troupes syriennes peuvent devaler la route qui mene a Baabda. La suite n’est pas difficile a imaginer.
    Aoun decroche le telephone. A la salle d’operations, nul n’est encore conscient du danger. Pas plus qu’au commandement de la 10e. L’adjoint du chef d’etat-major pour les operations ainsi que le general Hakmeh tombent des nues. « La 8e, il n’y a que la 8e ». Vite, raccrocher pour appeler le colonel Kallas. « Selim, les syriens et leurs allies sont dans la Qalaa ». Kallas a compris. Les berets noirs a la rescousse. Il donne ses instructions. Intervention immediate sur le front de Souk el-Gharb. Un PC tactique avance est forme dans la zone de Jamhour -Yarze. Le 83e Bataillon recoit aussitôt l’ordre de faire mouvement.
    9h08, Fanar. Les hommes de la 833e Compagnie, 1er sous groupement du bataillon 83, prennent le petit dejeuner. En t-shirt, maillot de corps ou en uniforme ; etendus, lisant, buvant le cafe ou branches sur l’emetteur radio. Debout devant la porte, au soleil, le lieutenant Pierre songe aux permissionnaires. Ils sont nombreux, et la situation militaire est critique depuis trois jours. Il faudra les rappeler, et vite. Le 83e a ete place par le colonel Kallas en alerte tot le matin. On ne sait encore a quelle compagnie il sera fait appel en cas de necessite, mais Pierre a comme une certitude que ce sera a la sienne. Il n’a pas tort. Un contact radio, et la 833 (7 vehicules blindes M113 et 3 chars) est en route. Destination inconnue. Les gars en short ont a peine eu le temps d’enfiler bottes et casques et de grimper dans leurs VTT equipes de canons sans recul de 106 mm, de mortiers de 81 mm et de mitrailleuses de 12.7 mm. Le lieutenant Pierre, qui a pris place pres du chauffeur, en tete du convoi, lance un juron : son telephone de campagne Motorolla est tombe en panne a l’instant ou il demarre. Renforcer une ligne de front menacee, d’accord, mais laquelle ? Sans contact talkie-walkie avec le colonel Kallas, comment le savoir ? Les ordres ont fuse sans que l’objectif ait ete precise. Il fonce vers le rond-point de la Chevrolet et la, il pique un autre Motorolla a l’un des postes de l’armee. Contact retabli avec Kallas, c’est pour apprendre que sa destination est Souk el-Gharb. Bref instant d’emotion : « Le verrou en peril », murmure-t-il, incredule.
    Depuis Dekouaneh, les obus pleuvent sur le convoi. Le lieutenant deplie la carte des fronts et des routes conduisant a la FEBA. Quel chemin emprunter pour y arriver, sains et saufs de preference ?
    Soudain, sous ses yeux petrifies et ceux de son chauffeur, un obus s’ecrase sur la chaussee dans un fracas epouvantable. Un 120 mm, qui fauche une Fiat avec ses occupants, eclaboussant tout le perimetre. Les eclats brisent l’antenne radio de la compagnie.
    « Merde ! », marmonne le chauffeur, livide, incapable de dissimuler sa panique. La reaction de Pierre est immediate : « Accelere ! ».
    Warwar -Hopital Saint Georges : un troncon de 3 Km a parcourir entre les mailles serrees des obus de 130, 155 et les enormes 240. Le chauffeur hesite. Pierre, pas : « Il faut passer. Coute que coute. Malgre ces boules de feu qui arrivent sur nous ». En rang espace, la file emprunte alors une route a la limite du pays chretien. Longeant la ligne de demarcation dans la region Hadeth -Regie, les vehicules blindes s’engagent sur un terrain tantot sablonneux, tantot rocailleux, presque en territoire adverse. Pour donner le change, la colonne de chars prend la voie habituelle, celle par laquelle les artilleurs du PSP et de l’armee syrienne attendent de voir deboucher les renforts, c’est-a-dire la route principale Baabda -Berchay -Wadi Chahrour. Aussitôt les bombardements se concentrent sur l’unite cible de volontaires. Qui en rechappera par miracle.
    Au bout de la pente raide qui amorce la montee vers le verrou de Souk el-Gharb, au barrage de la police militaire, le soulagement et la surprise avec lesquels l’arrivee de la 833e Compagnie est saluee en disent long sur la gravite de la situation. Personne n’est en mesure de renseigner le lieutenant Pierre sur ce qui se passe la haut. « Le front a cede, lui confie un sous-officier. On ne sait rien de plus ».
    Sous un pilonnage d’enfer, il faut poursuivre l’ascension. Jusqu’au PC. Malgre la chenille d’un blinde qui lache brusquement. Malgre la chape de plomb qui enserre la poitrine. Derriere chaque boucle du chemin escarpe, Pierre s’attend a voir surgir l’avant-garde de l’armee syrienne. Parcourir encore les quelques metres impitoyablement laboures, l’estomac noue, l’inquietude vissee au corps. Soudain, au debouche du tournant, se decoupant dans l’epaisse brume de fumee et de poudre, les contours de l’hotel Hajjar. Un trou beant dans la facade, ce qui etait jadis une batisse aux lignes harmonieuses derive vers le decor onirique. Epave de pierre laceree. Le cœur battant la chamade, le lieutenant fait signe a ses hommes de ralentir. Au 2e etage, une silhouette en treillis vient d’apparaître. Les vehicules se rangent aussitôt a droite de la chaussee. Les hommes chargent leurs armes. Le fantome du second se retourne, le canon de son MAG braque en direction de l’unite. Pierre l’a deja couche en joue. Il s’apprete a faire feu.
    9h30. Baabda. Mains derriere le dos, front barre, Aoun arpente nerveusement la piece.
    L’initiative de l’offensive de Souk el-Gharb est due a Walid Joumblatt qui, decide de jouer a quitte ou double, a reussi a convaincre les syriens de l’appuyer.
    Au moment ou l’effort de l’armee se concentre sur Ras el-Nabeh, le PSP, en coordination avec quelques unites palestiniennes relevant d’Abou Moussa, se prepare a percer le front, repute inexpugnable, de Souk el-Gharb. La mise est grosse, le plan audacieux. Il s’articule essentiellement autour des elements suivants :
    1-Durant trois jours (10-11-12 aout), pilonnage intensif de toutes les positions de l’armee de Aoun, tirs de contre batteries pour detruire ou paralyser la puissance de feu.
    2-Le 13 a 6h, deluge de feu sur l’ensemble du reduit chretien, pendant 3h.
    3-A 8h, attaque de diversion a Ras el-Nabeh, sur le front de Beyrouth, afin d’induire en erreur l’armee libanaise sur les veritables intentions des allies de Damas.
    4-A 9h, offensive coup de poing contre toutes les positions de l’armee le long des 10 Km de la FEBA, defendue par la 10e Brigade, avant que celle-ci ait eu le temps de recuperer.
    Les objectifs sur le terrain sont les suivants :
    *dans une premiere phase, occupation par le PSP de la region de Souk el-Gharb jusqu’au village de Komatiyeh ; de Bsaba et d’autres villages chretiens dans la zone de Baabda par les hommes de Hobeika et les palestiniens d’Abou Moussa.
    *dans une deuxieme phase, offensive de l’armee syrienne, plus particulierement du 41e Regiment d’Infanterie, en direction du palais presidentiel de Baabda, objectif final de l’operation.
    Le plan se deroule comme prevu. A 9h, les tirs cessent sur les postes avances du front, tandis que s’accroit le pilonnage des arrieres, des voies de liaison et de communication, des PC. Le barrage d’artillerie est destine a interdire l’arrivee de renforts. Des que les premieres lignes ne sont plus bombardees, les forces prosyriennes declenchent l’assaut general sur l’ensemble du front de Souk el-Gharb allant de Aley a Choueifate. Il est mene sur trois axes simultanement :
    *l’axe Baissour -Kayfoun -Souk el-Gharb (en premiere phase), et Chawieh -Naamaniyeh (en deuxieme phase), qui est celui de l’offensive frontale, jumelant fantassins et blindes.
    *l’axe Hay el-Gharbi -Aley -Ain el-Remmaneh -Ain el-Sayde, qui est celui de l’offensive enveloppante, particulierement violente, combinee avec un assaut sur les hauteurs de la 888, de Kors el-Medawar et de la villa Salam.
    *l’axe Maaroufiye -Bsaba, dont l’objectif est d’isoler Souk el-Gharb en coupant les lignes de communication et les renforts de l’armee.

    Peu avant 9h, et alors que s’esquissait l’attaque sur le front Bsaba -Kfarchima, face a Maaroufiye -Choueifate, le colonel Kallas depeche le 3e Groupement Tactique (GT82) pour renforcer les elements de la compagnie d’infanterie 822 et bloquer toute avancee sur cette partie vitale du terrain. La bataille sur ce front sera un duel d’artillerie. Des 6h -heure du declenchement de l’attaque contre Souk el-Gharb -les batteries de 130 mm de l’armee libanaise dissimulees sur la colline de Betchay, dite Carol, en arriere du front, et dont le PSP ne soupconnait pas l’existence, deversent leurs charges en tir direct sur le poste avance de l’ecole Charlie Saad, sis sur la colline de Choueifate a droite, jusqu'à Dhour -Aley a gauche. Dans le camp d’en face, la surprise est totale, les batteries de la butte Carol n’etant encore jamais entrees en action.
    Tout se joue cependant sur l’axe frontal Souk el-Gharb -Kayfoun. Sur les positions avancees ou les bombardements ont cesse, le paysage est lunaire. Des tourbillons de poussiere et de fumee s’elevent partout. Surgissant de leurs cachettes, une centaine de miliciens jusque-la postes dans le village de Kayfoun et dans l’immeuble Khaffan, a 25 metres de la citadelle ou les hommes du 101e sont retranches, montent a l’assaut. En courant, ils traversent le val qui separe l’immeuble Khaffan de la citadelle. Ils sont bien equipes, munies de vivres et de munitions pour deux jours. Leur etat-major  monte une veritable expedition.
    Tapis dans les tranchees pour se proteger des obus, les soldats du 101e ne peuvent les reperer. D’ailleurs, on ne voit pas a 2 metres devant soi. La configuration du terrain aidant, les miliciens sont arrives au pied de la citadelle. Les bombardements ininterrompus depuis trois jours ont fait sauter les mines et les barbeles qui l’entourent et ouvert des breches dans le systeme de defense. De ce fait, les assaillants peuvent progresser a pied. Ayant penetre les lignes de l’armee, ils contournent la citadelle, prennent les escaliers sur le cote et se retrouvent dans les tranchees. Surprise : il n’y a personne ! L’autre groupe qui s’est lance a l’assaut des postes Assaad I et II est tombe sur un lieutenant qui, visiblement, n’a pas eu le temps de suivre l’ordre de repli. Il vient tout juste de donner l’alerte sur son Motorola. C’est sa voix tremblante que le general a captee a Baabda. Il est aussitôt abattu.
    Les miliciens du PSP exultent. Ils ont pris la Qalaa et sont a l’interieur de ses tranchees et des Assaad ! Ils ne peuvent s’empecher de crier victoire sur leur radio. Somme toute, ce n’etait pas si difficile de briser les defenses de l’armee aouniste.

    A Kors el-Medawar et sur la 888, la bataille est serree. Les hommes du 103e, assistes de quelques commandos, tentent de repousser les miliciens du PSP qui, a partir de l’autre versant de la butte 888, sont passes a l’attaque. Le face-a-face entre les deux camps, separes par 10 metres uniquement, est impitoyable. Chaque pouce de terrain est une position de gagnee. Sur chaque arpent de terre, on se bat au corps a corps. L’artillerie de l’armee a du mal a placer ses obus. Les belligerants sont trop proches les uns des autres.

    « Ne tirez pas : ici la 10e ! ».
    Le lieutenant Pierre baisse son arme. Il a envie de crier de joie. Le PC Hajjar n’est donc pas tombe aux mains des syriens ! Sautant de son vehicule, il se rue vers l’entree du batiment et s’arrete, fige. Qui, du lieutenant Pierre ou des quatre officiers en charge, est le plus stupefait ? Difficile a dire. A l’hotel -PC, ou l’arrivee de l’avant-garde de la 8e est saluee comme un exploit -le trajet aura dure 45 minutes sous les bombes -et accueillie avec un vif soulagement, tout le monde est a bout de force. Des blesses gisent a meme le sol sans que personne ne songe a s’en occuper. Le lieutenant fait appel a ses hommes pour les transporter, sur brancards et sous les obus, au dispensaire de la brigade, a l’arriere du front.
    Le colonel Kallas, avec qui il est en contact radio permanent, le relance :
    *Alors, que se passe-t-il ?
    *Je ne sais pas, mon colonel. Personne n’est en mesure de me renseigner. Le desordre est total. Ils evitent de m’adresser la parole.
    *Bon sang ! Il faut connaître l’etat du front. Debrouille-toi, vite !
    Croisant le capitaine Kamal, qui deambule, desempare, dans le couloir, Pierre le saisit par l’epaule et le secoue : « Au nom du ciel, qu’arrive-t-il ? Que faut-il que je fasse ? » Pour toute reponse, le capitaine esquisse un geste en direction d’une piece sombre. Pierre s’y precipite. Une deflagration le projette contre le mur lezarde. Il balaie la chambre du faisceau de sa torche. Assis dans le noir, l’air absent, une trentaine de soldats. Un adjudant s’approche. « Ce sont les gars de la citadelle. Ils se sont barres a temps. Mais il est reste la-haut deux lieutenants dont nous sommes sans nouvelles : Youssef et Chamoun ».
    Ayant rapporte ce qu’il sait au colonel Khalil, Pierre recoit l’ordre de se diriger vers la zone des hotels Kamal et Farouk. Il vient a peine de partir quun detachement de commandos debarque au PC Hajjar. Eux non plus ne savent pas ce qui est arrive. Leur commandement les a envoyes aux nouvelles.

    Quartier des hotels. Le lieutenant Pierre installe son dispositif. Les batiments en premiere ligne qui sont autant de ruines -hotel Kamel, hotel Farouk, postes Assaad et Chebli -ont ete evacues par leurs defenseurs que commandait le lieutenant Chamoun. Premier objectif du lieutenant Pierre : les recuperer ; et, pour cela, se menager une couverture d’artillerie. Il saisit son Motorola et, s’adressant au colonel Kallas : « Colonel, j’ai besoin d’un appui feu direct ». Quelques secondes plus tard, les canons de tir direct de 130 mm du 85e Regiment a Betchay entrent en action. L’artillerie syrienne et celle du PSP ripostent. La progression est lente et difficile. La 833e Compagnie compte deja quatre blesses dans ses rangs. Peu apres, elle finit cependant par prendre position au carrefour, point nevralgique ou s’entrecroisent les routes menant au cimetiere, a la citadelle et au PC de l’hotel Hajjar. L’hotel Kamel ou le lieutenant Khalil, l’adjoint de Pierre, s’installe avec ses hommes, surplombe la vallee.
    « Lieutenant ! Venez voir ! Le PSP occupe la Qalaa, les Assaad et tout le terrain jusqu’aux limites du college ! ».
    Pierre saisit ses jumelles. Son second poursuit : « Chamoun est bloque avec ses hommes a l’ecole palestinienne. Il n’a pas de liaison radio.
    *Il n’a pas le moral non plus, je suppose, puisqu’il a ete contraint d’evacuer ses postes avances. Bon. Nous…
    *Lieutenant Pierre ! Les palestiniens progressent d’Aitate vers l’immeuble Yahoudiyeh. Le lieutenant Chamoun va se retrouver dans une position intenable.
    *Faites donner du 106 (canon de 106 mm sans recul, monte sur jeeps ou transports de troupes VTT et M113) ! Il faut les arroser copieusement ».
    Moins de 10 minutes plus tard, la progression des palestiniens est stoppee. Desenclave par les renforts qui viennent de l’atteindre, Chamoun, les cheveux en bataille, le visage fatigue, explique que sa radio est en panne depuis trois jours, qu’il a du se replier sur l’ecole depuis l’offensive du matin parce qu’il ne pouvait demander de l’aide.
    « Diable, on nous tire dessus ! », s’ecrie le lieutenant Khalil, d’autant plus surpris que l’obus qui vient d’exploser a quelques metres de l’hotel Kamel provient du cimetiere. « Que se passe-t-il ici ? Ces positions sont censees etre tenues par les notres ! ».
    Un coup, puis un autre, cette fois du cote de la route de Naamaniyeh qui conduit aux abattoirs et au cimetiere. La source de tir se rapproche. Khalil alerte aussitôt le lieutenant Pierre : « Un blinde avance sur la route de Naamaniyeh. Il tire a intervalles reguliers. Je vais m’en occuper ».
    De l’autre cote de la route, Pierre voit son adjoint charger un canon de 106 mm et se poster a une fenetre pour faire feu.
    « Non, ne sors pas ! », hurle-t-il. Mais deja, Khalil s’ecroule, l’œil arrache par un eclat d’obus. Pres de lui tombe Elie, un de ses hommes, foudroye. Dans les rangs de la 833, c’est l’etat de choc.
    « Couvrez-moi, vite ! », tonne Pierre.
    Comme un fou, il traverse la route en courant, suivi de trois soldats, monte 4 a 4 les marches du grand escalier de l’hotel Kamel et fait irruption dans la piece ou gisent Elie et Khalil. Elie est mort, mais Khalil est toujours vivant, etendu dans une mare de sang, l’œil hors de l’orbite. « Aidez-moi a les evacuer », ordonne-t-il a ses hommes. Les deux corps sont traines sur les marches a l’exterieur de l’hotel Kamel et charges dans un VTT portant un canon de 106 mm.
    « Je veux evacuer l’hotel Kamel. C’est une position intenable. L’adversaire s’est infiltre dans le cimetiere. Mais je demande un tir continu sur le batiment pour empecher l’ennemi de s’en emparer », annonce Pierre au colonel Kallas, toujours en ligne. Le colonel n’est pas d’accord : « Ne bouge pas. Je t’envoie le sous-groupement 831 pour s’occuper de l’infiltration dans le cimetiere et a Naamaniyeh ».
    Dans le cimetiere, les coups de feu augmentent. Pierre distingue, sur la terrasse d’un immeuble, un milicien druze portant la barbe et une calotte noire. La bataille s’engage a coups de fusils mitrailleurs. Un VTT de l’armee est touche de plein fouet par un obus de 130. Comble d’infortune : le transport de troupes utilise pour sortir les blesses, dont le lieutenant Khalil, tombe en panne sous le feu direct de l’adversaire. L’evacuation se fait en catastrophe : il faut souder deux blindes l’un a l’autre pour demenager les occupants du premier vehicule. La 833, tres eprouvee, se defend autant qu’elle peut. Mais elle ne peut plus grand-chose. C’est alors que le deuxieme sous groupement du 83, la 831e Compagnie, debarque sur les lieux.
    Le lieutenant Samir, qui commande la 831e, est arrive a l’Hotel Hajjar 15 minutes apres la 833 du lieutenant Pierre. En quelques mots, le commandant Khoury lui a brosse un tableau de la situation, puis lui a demande de se diriger avec son groupe a Kors el-Medawar ou les combats font rage.
    « Commandant, avec votre permission, j’ai l’ordre de me porter au secours de ceux qui se battent du cote de la citadelle », lui a repondu Samir.
    Alors Khoury a depeche sur les collines 888, Kors el-Medawar et Prince une partie du detachement de la 3e Compagnie des commandos, qui s’etait pointe presque en meme temps que la 833.

    Ayant occupe la citadelle et ses abords jusqu'à la peripherie de l’ecole de Souk el-Gharb, les fantassins du PSP ont pousse plus loin, vers le talus de la colline du Prince, qui constitue le verrou de Souk el-Gharb. C’est au pied de ce talus que sont situes les abattoirs et le cimetiere. Pour y arriver, les assaillants se sont glisses au fond du talweg qui separe l’ecole du cimetiere. Ils sont une cinquantaine a deboucher ainsi presque au pied de la fameuse colline, tout etonnes de leur propre temerite. Ils n’ont rencontre d’autre resistance que l’echange sporadique des tirs d’armes automatiques et de lance-roquettes avec les soldats de la 833e qui les dominent a partir de la zone des hotels ou ils viennent de reprendre position.
    Grises par le gout d’une victoire a portee de main, les miliciens investissent les abattoirs et le cimetiere.
    A la tete de la 831, le lieutenant Samir amorce prudemment la descente vers le val. La densite des bombardements a rendu la visibilite mauvaise. Chaque pas peut etre fatal. Le voici maintenant avec ses hommes au pied de la butte. Une rafale de mitrailleuse dechire l’air. A une vingtaine de metres devant eux, les soldats distinguent une longue silhouette, en trellis militaire et baskets, portant un havresac et brandissant un M16, le doigt sur la gachette.
    « Des hommes en armes dans le cimetiere et les abattoirs ? Ca ne peut -ca ne devrait etre que nos gars !
    *Ici Samir. Sommes sur les lieux. Des elements armes sont en face, a quelques metres de nous. Amis ou ennemis ?
    *Ici Kallas. Tirez a vue. Sans tarder. L’ennemi est dans la place ». La fusillade eclate aussitôt. Samir vient a peine de donner l’ordre de tirer que des LAW entrent en action du cote des abattoirs, ponctues de jurons et de cris de surprise laches par les miliciens. Surgissant de leurs trous, les defenseurs du 103e Bataillon se sont joints aux renforts pour repousser l’infiltration prosyrienne.
    La bataille est serree, specialement autour de la villa qui borde le cimetiere. Les hommes de Walid Joumblatt sont coriaces et courageux. C’est le face a face. Au bout de longues minutes d’un combat sans merci, les assaillants finissent par refluer. Sans trop s’eloigner toutefois. Ne voulant pas renoncer a la colline du Prince, ils s’installent en face de la villa que la 831 occupe et entretiennent des tirs de harcelement, les yeux rives sur la colonne de chars du PSP qui avance le long de la route Chawiyeh -Naamaniyeh.
    C’est que l’offensive blindee sur l’axe Karameh -Chawieh -Naamaniyeh est planifiee pour coincider avec la charge de l’infanterie du PSP contre les positions de l’armee a Souk el-Gharb. Au moment ou les fantassins druzes se lancent a l’assaut du cimetiere, six chars T-55 et plusieurs vehicules blindes jusque-la tenus en reserve dans la zone d’Aley s’engagent sur la route Chawieh -Naamaniyeh, tandis que d’autres blindes, postes tout autour de la cuvette qui separe Souk el-Gharb des hauteurs d’Aley et de Chemlane, ouvrent le feu en tir direct. Des missiles SAGGER et SPIGOT explosent a quelques metres des positions de l’armee. A l’etat-major aouniste, on a, cette fois, compris la tactique et l’objectif de l’adversaire. La route de Naamaniyeh, venant de Karameh et d’Aley, aboutit directement aux abattoirs et au cimetiere. La, elle se subdivise en deux embranchements : l’un va vers Kayfoun et la citadelle, l’autre rejoint la piste qui enrubanne la colline du Prince, ce qui permet de deboucher sur la route de Souk el-Gharb et de foncer vers le PC de l’Hotel Hajjar. En contournant les lignes avancees du front, comme ils en ont l’intention, les allies de la Syrie peuvent, en devalant la colline, occuper le village de Komatiyeh et couper Souk el-Gharb de ses arrieres, notamment de Bdedoun, deuxieme ligne de defense de l’armee. La victoire aurait ete effectivement a portee de main, ou plutot a portee des blindes, qui avancent implacablement sur la route de Naamaniyeh, si les fantassins du PSP avaient reussi a neutraliser la 10e Brigade dans le cimetiere et les abattoirs. Mais voila : ce sont les troupes d’Aoun qui sont toujours la. Aussitôt reperee, aussitôt matraquee : la colonne de blindes est prise sous les projectiles des chars postes dans la zone du cimetiere et de l’Hotel Kamel, et de l’artillerie de l’appui direct (85e).
    Au PC avance de la 8e, quelque part entre Jamhour et Yarze. Le colonel Selim Kallas examine la carte de la FEBA a Souk el-Gharb. Tandis que des affrontements meurtriers se poursuivent sur la 888 et a Kors el-Medawar ou les syriens et le PSP maintiennent une pression meurtriere, le sort de la bataille se joue du cote de la citadelle et au pied de la colline du Prince.
    « Passez-moi le general Aoun », demande Kallas. Deux minutes plus tard, il fait au commandant en chef le point des operations et lui confie son analyse de la tactique de l’adversaire, soulignant la gravite de la situation. Puis : « Mon general, je reclame le commandement de tout le front de Souk el-Gharb pour pouvoir coordonner la contre-offensive. Nous devons faire vite.
    *Selim, cela implique aussi le commandement de la 10e et des commandos qui se trouvent la-haut.
    *Oui, mon general. Il faut unifier le commandement. A ce stade-la, il y va du sort de la bataille.
    *C’est bon. Prends la direction des operations. Mais je veux que la contre-attaque sur la citadelle ait lieu avant la fin du jour, pour empecher l’ennemi de consolider durant la nuit les positions acquises. Tout doit etre termine ce soir.
    *Ce sera fait, mon general ».
    Kallas ordonne aussitôt au 84e Bataillon d’installer une puissante base de feu sur la colline du Prince pour prendre la citadelle et ses abords sous son tir direct, en appui de la contre-attaque, et au 85e d’y implanter un observatoire d’artillerie pour regler la precision du tir. Il depeche parallelement, dans des zones d’attente, le 81e Bataillon a Jamhour et le reste du 82e a Hadeth.

    Il est presque midi. Hay el-Nassara, le quartier des chretiens, a Aley. Walid Joumblatt fulmine. Les renforts de l’armee libanaise sont, envers et contre tout, arrives a Souk el-Gharb. La 8e Brigade a debarque sur le front sans crier gare. Des unites de commandos aussi. En matiere d’artillerie, les syriens n’ont pourtant pas lesine sur les moyens. Chars et batteries antichars se sont dechaines, comme promis, sans discontinuer depuis 6h sur ce verrou montagneux qui obsede Walid. Les troupes syriennes ont assure une base de feu en appui direct pour permettre aux combattants du PSP d’avancer. Mais elles n’ont pas mis le pied sur le terrain. Joumblatt savait qu’il en serait ainsi, que ses hommes subiraient le poids de la bataille, les syriens se contentant de rester en deuxieme ligne, prets a tirer les marrons du feu si son entreprise reussissait. Hafez el-Assad l’avait mis en garde, en effet, contre une telle expedition lorsqu’il avait ete le solliciter a Damas, 24h auparavant. Le president syrien lui avait clairement fait comprendre que le maximum qu’il pouvait esperer de l’armee syrienne, c’etait une couverture d’artillerie et un appui-feu direct. Qu’il n’etait pas question de donner l’infanterie, ni de lancer les forces speciales a l’assaut d’une quelconque position fortifiee du pays chretien, tant pour des raisons strategiques que mediatiques, a l’echelle internationale.
    Depite, Joumblatt avait quand meme tenu a declencher sa bataille, insistant pour obtenir le soutien syrien. Assad avait fini par laisser faire son bouillant allie. Lequel esperait, peut-etre, en son for interieur, entrainer malgre elle l’armee syrienne dans la bataille. Illusion, bien sur.
    Quoi qu’il en soit, Joumblatt decouvre en cet instant qu’il s’est lui-meme trompe, et lourdement. Que le fer de lance de sa milice est en passe d’etre brise. Les fantassins du PSP sont, en effet, en mauvaise posture. Dans le cimetiere de Souk el-Gharb, ils ont ete repousses apres un affrontement acharne avec les hommes de la 8e, alors qu’ils etaient pratiquement arrives au pied de la colline du Prince ! Certes, la prise de la Qalaa est une victoire remarquable, mais qui est en train de tourner au desastre car les combattants druzes, tout comme les palestiniens d’Abou Moussa qui leur pretent main forte, sont maintenant pris au piege dans les tranchees ou ils se sont introduits, coupes de leurs arrieres par le feu de l’artillerie aouniste. Ils ne peuvent plus avancer ni reculer. Et voila que la 8e Division est la ! Si elle charge, en coordination avec les commandos, c’est la fin : l’echec de la percee et le massacre des miliciens druzes et des fedayin palestiniens. Sans compter le ridicule dont lui, Walid Joumblatt, serait couvert : au matin, lorsque ses hommes avaient pris pied dans la citadelle, il avait eu l’imprudence d’annoncer qu’il tiendrait, a midi, une conference de presse a l’hotel Hajjar, c’est-a-dire au PC de l’armee libanaise a Souk el-Gharb.
    Joumblatt est livide. Les mauvaises nouvelles se precipitent : « Walid bey, la colonne de chars sur la route de Naamaniyeh…Elle reflue. L’armee libanaise prepare une contre-attaque a la Qalaa. Ils ont commence a degager la route qui mene des hotels a Kayfoun, poussant tous les obstacles et vehicules touches qui l’obstruent. Le chef druze ne repond pas. De fines gouttes de sueur perlent sur son front degarni. Il se sen traque. Les syriens l’ont abandonne a son sort.

    Au PC de l’hotel Hajjar, c’est l’effervescence puis l’explosion de joie : les services d’ecoute de l’armee libanaise viennent de capter la communication radio de Joumblatt demandant a parler avec le brigadier Moallak au cours de laquelle le commandant du 41e Regiment des Forces Speciales syriennes s’est debine. L’issue de la bataille est desormais certaine. Ce n’est qu’une question d’heures. Entre les PC de la 8e, de la 10e et de la 3e Compagnie des commandos, la coordination est parfaite. On organise la reprise de la citadelle. Les 85e, 55e et 105e Regiments d’artillerie font merveille. Tirs de contre batterie, de harcelement des troupes et des lignes de communication ennemies, tirs en appui general et barrage d’artillerie sur la citadelle et ses abords neutralisent les bouches de feu des syriens et de leurs allies. Jusque dans l’apres-midi, les artilleurs libanais d’Ain Saade et de Jouret el-Ballout dans le Metn Nord ainsi que les chars plantes sur la colline du Prince vont couper de leurs arrieres les miliciens druzes infiltres dans la citadelle. Pour ce faire, l’armee libanaise n’hesite pas a placer ses obus a quelques 20 metres de distance des lignes amies, c’est-a-dire de ses propres positions, tant les combattants son rapproches.
    C’est sous un feu roulant qu’a 12h30, le 3e sous groupement tactique (Compagnie 832 du lieutenant Helali) est depeche sur les lieux pour tenter la contre-attaque sur la citadelle. Mais il est violemment bombarde sur la route qui longe les hotels, les syriens l’ayant repere et paralyse. Ayant subi des pertes serieuses (5 blesses, dont 1 officier, 2 vehicules blindes et 1 char endommages), la 832e Compagnie recoit l’ordre de renoncer a la contre-attaque et d’aller renforcer la 833e.
    Cependant, les renforts libanais ne sont pas les seuls a etre stoppes : la colonne de blindes prosyriens l’est simultanement sur la route de Naamaniyeh, apres avoir subi de lourds degats que lui inflige le Bataillon 85 (appui direct). Un missile MILAN touche de plein fouet le 2e char de la colonne, un autre char est detruit par une salve de 155mm. Les T-55 sont immobilises et decrochent.
    Pendant ce temps, des combats tres durs se poursuivent sur l’axe Dahr el-Wahch -Ain el-Remmaneh et sur les collines 888 et Kors el-Medawar. Berets vers des 102e et 103e Bataillons et berets rouges de la 3e Compagnie reussissent a bloquer puis a repousser l’assaut conjugue des forces druzes et palestiniennes, appuyees par les char syriens.
    13h, zone d’attente de Jamhour, au siege de la Compagnie 812 du Bataillon 81. Cheveux noirs coupes court a l’americaine, pommettes saillantes, le lieutenant Bassam est en communication avec le colonel Kallas qui, apres l’expose sommaire de la situation sur le front, lui annonce : « Bassam, c’est toi qui va reprendre la Qalaa. Tu dois reussir. Tu seras le heros de la Republique ». Bassam se tait. Il sait ce que cela signifie : il y a une perspective de non retour dans ces mots-la.
    Le matin, lorsqu’il avait recu l’ordre de quitter sa position initiale a Dick el-Mehdi pour le carrefour dit de la Chevrolet, point de rassemblement, la route etait vide. Des permissionnaires du Groupement Tactique 83 qui n’avaient pas eu le temps de rejoindre leur unite, croises en chemin, s’etaient spontanement rallies a son bataillon. Le sous groupement du lieutenant Bassam, compose au depart d’une cinquantaine d’hommes, dont 4 officiers, de 7 transports de troupes M113, de 3 blindes M-48 et 3 mortiers, s’etait ainsi trouve renforce de quelques elements. Entre Jamhour et Wadi Chahrour, la 8e Brigade a creuse un sentier insoupconnable, au cœur de cette region forestiere. C’est la position d’attente des unites du 81e appeles en renfort sur les premieres lignes de Souk el-Gharb. La piste, cahoteuse, pierreuse, crevassee, s’enfonce a travers bois et debouche au carrefour de Wadi Chahrour sans etre reperable des hauteurs par l’adversaire. Mais de la jusqu'à l’hotel Hajjar, il faut slalomer sous les obus.
    Lorsque la 812 fait irruption au PC, le commandant Khoury saisit le lieutenant Bassam par le bras : « Bassam, je ne sais pas s’ils sont arrives a la villa Assaf ou non. Nous n’avons plus aucune liaison radio a partir de cette position ».
    Quelques instants et quelques obus plus tard, la 812 rassure le PC : « La villa Assaf est aux mains des troupes amies ». Maintenant, il s’agit de recuperer les positions perdues par la 10e, c’est-a-dire la citadelle et les Assaad I et II. Direction : le cimetiere. La poussiere soulevee par les bombardements y est telle que le lieutenant Bassam peut, derriere l’ecran opaque de fumee, faire avancer ses blindes l’un apres l’autre sur la route menant aux deux Assaad.
    Malgre deux chars renverses qui lui barrent le chemin, il debouche, apres avoir emprunte un sentier de traverse, sur la place ou se trouve le siege du PC de la 101e Compagnie, delaisse par les defenseurs de la citadelle. Le batiment est juste en face, mais pour l’atteindre, il faut defier les rafales qu’un franc-tireur du PSP, poste dans l’immeuble de la municipalite, lache regulierement sur la place. Lorsque Bassam et ses hommes arrivent sur les lieux, les commandos de la 3e Compagnie, envoyes en renfort, ont deja tente une contre attaque, sous la conduite d’un capitaine, mais ils ont ete cueillis par une salve de PKS, tiree a partir de la municipalite. La tentative s’est soldee par 1 tue et 4 blesses dans les rangs des codos, qui ont reflue. Quelques minutes plus tard, l’un des blesses ne tarde pas a succomber. Il devient urgent de reduire au silence le franc-tireur pour aller recueillir le corps dont le spectacle demoralise la troupe. Les berets rouges se devouent : l’un apres l’autre, ils se relaient a decouvert sur la place, pour lacher leurs coups de LAW ou de B-7. Nombre d’entre eux sont blesses.
    Le lieutenant Bassam decide alors d’affecter 2 VTT munis de 106mm au matraquage du batiment ou se cache l’homme qui fait tous ces ravages. Peu a peu, cependant, les 106 ayant fait leur œuvre, ses tirs s’espacent. Talonnes par leurs hommes, le lieutenant Bassam et le capitaine codo traversent la rue en courant et s’engouffrent dans l’entree delabree du PC de la 101e Compagnie. Une volee de 130 mm s’abat aussitôt sur eux, a partir des collines environnantes. Les murs du batiment s’ecroulent. Pris dans un etau de poudre et de fumee, les deux officiers et leurs soldats suffoquent. Bassam est ebranle. Il a beau jouer les durs, ce n’est pas facile de voir les copeaux de metal se ficher dans la chair d’un camarade. « Il faut a tout prix evacuer l’endroit, il est intenable », crie-t-il au capitaine. Joignant le geste a la parole, il sort, suivi de son adjoint Khalil, sur le pas de la porte. Sur la place, le franc-tireur a repris sa musique infernale. Brusquement, Khalil s’elance. Bassam tend la main pour le retenir. Trop tard : une balle se loge dans la jambe de son adjoint, qui s’affaisse. Les commandos, qui n’ont pas cesse de tirer sur l’homme au PKS, mais sans l’atteindre, ont deja 5 blesses. Les blindes du 84e en poste sur la colline du Prince se dechainent alors sur ce qui reste du batiment municipal qui s’ecroule sur son intrepide defenseur.
    16h30. Berets rouges et berets noirs preparent l’assaut final. Il est convenu que les berets rouges du capitaine codo investiront la citadelle et que les noirs du lieutenant Bassam s’attaqueront aux postes Assaad I et II. Ce dernier, mieux pourvu en armes car il appartient a la 8e, la mieux equipee des brigades de l’armee, donne deux de ses chars M-48 au capitaine, qui en a bien besoin, car lui et ses commandos se trouvent a Souk el-Gharb sans leurs Panhard. Au signal, M-48 et M-113 foncent, ouvrant la voie aux codos qui franchissent en courant les 150 metres les separant des premieres tranchees de la citadelle. Bassam engage son unite sur la route parallele qui conduit aux Assaad I et II, un peu plus bas. Son M-113, muni d’un 106 mm, est en tete du convoi, ce qui en fait immediatement la cible des tirs de RPG et de PKS. Mais la puissance de feu des contre attanquants de l’armee libanaise est superieure. Le blinde avance toujours, sans cesser de tirer. Presque au meme instant, le 85e arrose en tir direct les ruines ou sont retranches les hommes de Walid Joumblatt. En quelques minutes, Assaad II est pratiquement rase. « Il ne peut pas y avoir de survivants », murmure Bassam, en investissant les blockhaus a bord de son vehicule blinde, flanque d’un M-113 portant un 12.7 mm. Le ratissage systematique des tranchees commence. « Lieutenant ! Venez voir ! ». Bassam se retourne. L’un de ses hommes pointe l’index vers une excavation, a droite. Trois hommes y gisent, l’arme au poing.
    "Continuons. Il doit y en avoir d'autres, et peut-être pas tous morts". Bassam ne croit pas si bien dire. A peine ses hommes et lui ont-ils fait quelques pas dans l'épais brouillard qui baigne les lieux, que des coups de feu éclatent. Surgissant de derrière un monticule, à 5 mètres d'eux à peine, deux miliciens lâchent des rafales de Kalachnikov. Bassam les somme de se rendre. "Allez au diable", rétorque l'un d'eux, sans lever le doigt de la gâchette. Une fusillade nourrie éclate. Les deux irréductibles sont abattus. Pour être des ennemis, ce n'en sont pas moins des hommes méritant l'hommage et le lieutenant le leur rend: "Nous aurions aimé les faire prisonniers, mais ce sont des guerriers hors pair, téméraires et pugnaces. Ils ne se rendent pas".
    Les blindes du 812 poursuivent leur ratissage. Leurs conducteurs devancent les fantassins et, comme ivres, rejoignent les toutes premieres lignes en grimpant sur les tertres qui bordent la ligne rouge de Souk el-Gharb. De la, ils prennent dans leur ligne de mire le Borj el-Aali, en face.
    "Colonel, hurle Bassam a Kallas sur son Motorolla, il n'y a plus personne devant nous. C'est la panique chez l'ennemi. Ils ont tous decampe. Nous pouvons pousser vers l'interieur sur 5 Km au moins!
    *Laisse moi en aviser le general d'abord. Bravo Bassam. C'est du bon boulot. Assure-toi que le capitaine codo a pris la Qalaa".
    Soudain, des explosions sur la droite, du cote de la citadelle precisement. Les berets noirs, qui ont pousse leur operation de ratissage dans cette direction en se faufilant dans les tranchees, viennent de tomber sur deux combattants, jaillis comme des diables de leur boite, a 40 metres d'eux, pour lacher une bordee de RPG. Ce sont les deux derniers miliciens druzes dans la place. Malgre l'effet de surprise, ils n'ont aucune chance d'en rechapper. Poursuivis dans les tranchees, ils sont battus d'une salve de M-16.
    Ca y est! C'est fini. La jonction avec les commandos est faite dans la citadelle. Ceux-ci arrivent, joyeux. Ils ont recupere le lieutenant Youssef, du 101e Bataillon, avec ses adjoints, tapis dans une carcasse d'immeuble adjacent a la citadelle, une dizaine de corps de miliciens gisant au pied de leur cachette.
    Lorsqu'il a vu les berets rouges debarquer, Youssef s'est mis a sangloter doucement. "Tu es un brave", lui a dit le capitaine codo. Les soldats libanais sont maintenant au pied de l'immeuble Khaffan. Un blinde se trouve devant cette batisse qui ressemble de loin a une ruche.
    Berets rouges et noirs s'en donnent a coeur joie, vidant leurs chargeurs sur les anciennes positions du PSP. Seul l'echo leur repond. La contre-offensive finale aura dure 15 minutes.
    16h45. Le lieutenant Bassam, commandant le 812, informe le colonel Kallas que tranchees et boyaux ont ete nettoyes a la citadelle et que l'adversaire s'est retire, laissant derriere lui ses cadavres.
    "Faites evacuer les corps vers le PC de la brigade. Nous allons avertir la Croix-Rouge", ordonne Kallas.
    Il n'y a pas de prisonniers, ni de part ni d'autre.
    "Mon colonel, insiste le lieutenant Bassam, l'ennemi a evacue ses positions a Kayfoun et sur les hauteurs de Mtoll-Chemlane, sur une profondeur de 5 Km. Nous pouvons avancer davantage et occuper toute la zone, jusqu'a Borj el-Aali.
    *Bassam, je te rappelle dans quelques minutes. Patiente".
    16h50. Le colonel Kallas appelle le general Aoun a Baabda.
    *Mon general, nous avons gagne.
    *Les Assaad I et II? La citadelle? Vous avez tout repris?
    *Oui, mon general. Les tranchees sont nettoyees. Le PSP a laisse des cadavres sur le champ de bataille, une dizaine a peu pres, rien que sur cette position.
    *Et nous, combien de morts?
    *La, deux commandos, mon general, et sept morts dans la 10e. Aucun dans la 8e. Beaucoup de blesses. C'est un premier decompte.
    *C'est bon.
    *Mon general, la victoire est totale. Nous sommes meme en mesure d'occuper Kayfoun et Mtoll-Chemlane. C'est la debandade chez l'adversaire.
    *N'en faites rien. Nous ne franchirons pas la ligne rouge. Bravo, Selim.
    *General, puis-je venir au palais avec les commandants des groupements tactiques qui ont participe a la contre-attaque? Les gars sont grises.
    *Attendez encore. Que personne ne bouge de ses positions. Ils vont peut-etre preparer un nouvel assaut.

    17h15. L'armee libanaise publie le communique annoncant sa victoire, et invite les medias libanais et etrangers a se rendre a Souk el-Gharb pour constater de visu l'issue de la bataille. Peu de journalistes s'aventureront cependant ce jour-la sur les lieux encore fumants. Seul un cameraman libanais travaillant pour le compte de la CBS americaine se risquera a y aller, suivi, a 19h, de l'equipe de la LBC, la station de television des FL, qui filmera les cadavres des combattants laisses sur les lieux. Ceux-ci seront enterres a Souk el-Gharb, n'ayant pas ete reclames, avant d'etre exhumes et restitues a leurs familles un mois plus tard par la Croix-Rouge.
    Dans les rangs des 8e et 10e Brigades de la 3e Compagnie des commandos, c'est le chant de victoire. Une fois nettoyees toutes les poches de resistance a Souk el-Gharb, les soldats pleurent, s'embrassent hurlent a tue-tete, tout etourdis encore. Le commandement leur fait monter des victuailles et des boissons gazeuses. En soiree, incapables de dormir bien qu'epuises, ils vident leurs munitions. Tirs d'allegresse, mais aussi pour exorciser le cauchemar. On entonne l'hymne national, tandis qu'au PC de la 8e, on ouvre des bouteilles de champagne.
    Le lieutenant Bassam raconte: "Pour moi, ces 15 minutes qu'a dure la contre-attaque sur la Qalaa ressemblent a une eternite. J'avais completement perdu la notion du temps; j'etais certain de ne pas en revenir. J'ai compris que nous avions gagne seulement lorsque le colonel Kallas est venu inspecter nos positions avancees le lendemain matin".
    21h, palais de Baabda. Aoun recoit Kallas et les commandants des groupements tactiques qui ont participe a la bataille. "Felicitations, les gars", dit-il simplement, en leur tapotant sur l'epaule.
    Avant de se retirer, Kallas s'approche de lui: "Avez-vous doute, mon general, de l'issue de la bataille?"
    Aoun hesite, puis: "A partir du moment ou la 8e a repris la situation en main, non. Mais je crois bien que nous avons eu chaud". Et il ajoute, l'oeil malicieux: "Si la 8e avait echoue, je crois que j'y serais monte avec la garde presidentielle".

    -Sa Guerre de Liberation, le general Michel Aoun savait qu'il ne pouvait la remporter. Pas avec des moyens techniques, materiels et humains aussi limites. Son armee (17000 hommes: 5 brigades, et des unites de choc telles que les Commandos, la Moukafaha et la Police Militaire) bien que mieux equipee de celle, disparate, de Beyrouth-Ouest, ne faisait pas le poids face a l'armee syrienne. De plus, il ne disposait que d'une seule brigade de reserve, les autres etant reparties sur les lignes de front du pays chretien. Cela explique qu'il ait eu recours aux jeunes et aux volontaires pour se constituer des troupes de reserve.
    L'armee d'Aoun etait donc, des le depart, condamnee a mener une guerre defensive. Elle ne pouvait pretendre a l'initiative face aux 30000 syriens (40000 a partis d'octobre 1989) engages au Liban.

    -L'irruption, au mois d'avril 1989, des vedettes syriennes et l'instauration d'un blocus maritime des regions chretiennes representent un element nouveau dans la donne libanaise.

    -En ete 1988, Gemayel voulait former un gouvernement qui se chargerait de remplacer le commandant en chef de l'armee, qu'il trouvait a l'epoque trop mou a l'egard des Forces Libanaises. Plusieurs fois en effet, l'armee libanaise avait ete mise en etat d'alerte, face a la milice, sans que cela ait eu des suites: tres vite, Aoun levait l'alerte. Pour Gemayel, il devenait de plus en plus evident qu'Aoun n'en decoudrait avec les Forces Libanaises qu'en echange de la promesse qu'il accederait a la presidence.

    -A la mi-aout, la concurrence Aoun-Gemayel pour le controle de l'armee libanaise va crescendo. Le president de la Republique declare carrement au general que le decret de sa destitution est dans le tiroir. Il invite les officiers a ne recevoir d'ordres que de lui, en sa qualite de commandant supreme. Mais Aoun ne l'entend pas de cette oreille.

    -Le 11 aout 1989, Gemayel se rend a Yarze et devant plus de 300 officiers, exhorte l'armee libanaise a la retenue. A peine a-t-il le dos tourne que le general Aoun prend a son tour la parole. Il affirme qu'il interviendra (pour permettre le bon deroulement du scrutin presidentiel du 18) avec ou sans l'aval de l'autorite politique.
    L'etat d'alerte et la mobilisation generale sont aussitot decretes dans les rangs des Forces Libanaises. Samir Geagea interrompt precipitemment sa retraite a Kattara et regagne son QG a la Quarantaine. L'attitude du general Aoun est qualifiee de logique putschiste.

    -Debut 1988, un lieutenant druze avait detourne un helicoptere Gazelle de la base militaire d'Adma vers le Chouf. Aoun, tres affecte par l'affaire, avait active la Chambre d'Operations Maritimes et menace d'envahir la Montagne. Ou bien l'helicoptere etait transfere de Hammana, ou il etait parque, soit a Rayack, soit a la base aerienne de Beyrouth, ou bien s'etait l'operation militaire. Les evenements se precipiterent: blocus, rodomontades de part et d'autre. Le ton etait a l'escalade.

    -Khaddam a Aoun en 1985: "Nous n'oublions pas votre passe et celui de l'armee libanaise; vous avez assassine des soldats syriens a Fayadieh, en 1978".

    -Depuis septembre 1986, date a laquelle le colonel Khalil Kanaan, commandant de la 5e Brigade, a ete abattu dans son lit a son domicile de Hazmieh par un commando des Forces Libanaises, les relations entre Geagea et Aoun ne sont pas au mieux.

    -En 1978, Mikhael Daher s'etait fait l'avocat des militaires libanais, Antoine Barakat en tete, impliques dans l'affrontement de Fayadieh avec l'armee syrienne.

    -Premier coup de semonce a l'adresse du general: la designation, le 9 novembre 1988, du general Sami Khatib a la tete des brigades de l'armee ralliee au pouvoir en place a Beyrouth-Ouest. Aoun reagit en nommant Nadim Lteif a la direction de la Surete Generale et en engageant une vaste operation de recrutement dans l'armee.

    -Bagdad s'appretait au printemps 1989 a livrer a Aoun une dizaine de missiles Frog-7 et deux rampes de lancement lorsque Israel, informe que ce dernier risquait d'en retroceder quelques-uns a Arafat, aux termes d'un accord secret entre les deux hommes, et ayant piste la cargaison a partir du moment ou elle avait quitte le porte d'Akaba, le fait arraisonner. Les Frog-7 n'arriveront jamais a leur destination.

    -Le clash du 14 fevrier 1989 n'est qu'une prefiguration, limitee dans le temps et les effets, de la guerre totale qui va ensanglanter le reduit chretien a partir du 31 janvier 1990. De cette repetition, il faut retenir ceci:
    1-La milice parvient a stopper la 10e Brigade et les commandos dans le Metn a la hauteur de Fanar-Antelias, les empechant de joindre l'autoroute cotiere Dbaye -Nahr el-Mott et de couper les renforts qu'elle envoie de Jounieh vers son PC de la Quarantaine. Les Forces Libanaises ont en effet occupe la place d'Antelias et le pont, Awkar et les alentours de l'ambassade americaine.
    2-Les operations sur le terrain demontrent que tout etait planifie d'avance a l'etat-major FL pour la prise de controle, aussi bien financiere que militaire, du pays chretien. Cela explique pourquoi, au 14 fevrier 1989 comme au 31 janvier 1990, les Forces Libanaises etaient bien mieux preparees au combat en zones residentielles chretiennes que l'armee libanaise.
    3-Le general Aoun donne un avant-gout de ses contradictions. Apres avoir ordonne a son armee, le 15 fevrier 1989, d'encercler Ain el-Remmaneh, bastion FL, et bien qu'il domine le terrain grace a une percee dans la region de Sinn el-Fil, le general stoppe l'offensive. Crainte d'une bataille qui tournerait a un carnage de civils? Indecision face au risque d'un affaiblissement global du camp chretien dont les Forces Libanaises feraient les frais, mais qui rejaillirait sur lui? Toujours est-il qu'il renonce, objectif (presque) atteint.
    4-En decidant de frapper les Forces Libanaises, Aoun s'est acquis l'appui tactique du camp musulman et de la Syrie, mais il demeure et demeurera leur ennemi strategique. Sami Khatib lui a bien fait parvenir un message rassurant: "Vous pouvez degager vos troupes deployees sur le front du pays chretien, en particulier a Bickfaya-Douar, et vous en servir". Il a meme place ses brigades a sa disposition et un plan militaire conjoint a ete mis au point pour en finir avec la milice chretienne dans la nuit du 15 au 16: l'armee de Khatib attaquerait Jbeil, fief des Forces Libanaises, a partir de Madfoun au Nord, avec les unites chretiennes de la 2e et de la 7e Brigade qui viendraient faire leur jonction avec les unites de l'armee d'Aoun cantonnees a la caserne de Sarba, pres de Jounieh, et a la base aerienne d'Adma, pour ensuite, ensemble, foncer jusqu'a Nahr el-Kalb; la 10e et la 8e Brigade se chargeraient de Dbaye avant de donner l'assaut a la Quarantaine, PC des Forces Libanaises, ou elles seraient rejointes par les unites venant d'Ain el-Remmaneh et du Musee. A aucun moment cependant, la Syrie et ses allies de Beyrouth-Ouest n'envisagent de faire du general un president ou de lui remettre le pouvoir sous quelque forme que ce soit.
    Le 15 au soir, le plan tourne court. Aoun cede aux pressions locales et etrangeres. Le patriarche Sfeir menace de faire sonner le tocsin dans tous les villages. Aoun se laisse convaincre de ne pas eliminer les Forces Libanaises tant qu'il y aura des milices a Beyrouth-Ouest. Il estimera, plus tard, avoir commis la une erreur.
    Bilan de ces deux journees d'affrontements inter-chretiens: 77 morts, plus de 200 blesses.

    -Le 13 mars 1989 au soir, la tension est a son paroxysme au sein du reduit chretien. Les deux parties sont en etat d'alerte. Les sources proches d'Aoun parlent d'une tentative des Forces Libanaises de reprendre le controle du 5e bassin du Port; autour de Geagea, on declare s'attendre a une operation des commandos de l'armee libanaise contre le QG des Forces Libanaises a la Quarantaine. Soudain, Aoun change de cap.

    -Le 22 mars 1989, l'armee libanaise recoit des T-55 venus d'Irak.

    -En mars 1989, pour mieux demontrer au general qu'il ne recevra aucun appui de sa part, Washington enjoint a une equipe de six officiers americains detaches aupres de l'armee libanaise pour la logistique d'evacuer leur bureau au ministere de la Defense a Yarze et de se replier sur l'ambassade, a Awkar. Le Departement d'Etat leur intime l'ordre de ne meme pas emettre d'avis technique sur le deroulement des operations et sur la situation militaire.
    L'armee libanaise dans son ensemble etait, d'ailleurs, dans une situation critique sur le plan logistique. Sa branche aouniste elle-meme n'aurait pu batailler un jour si l'Irak, dans la foulee de son aide aux Forces Libanaises, ne l'avait egalement equipee.

    -En 1982, les USA avaient prevu un vaste plan pour reorganiser l'armee libanaise, lui fournissant le materiel, paye au comptant il est vrai, de trois brigades en vehicules, blindes et en chars. Des experts US se trouvaient sur place pour assurer la formation des officiers. C'est le cout de ce reequipement militaire qui fut a l'origine de l'effondrement de la LL, la Banque centrale etant forcee d'acheter des dollars sur le marche pour honorer ces contrats exorbitants. Le Premier ministre Rachid Karame s'etait alors oppose a la poursuite des achats de materiel pour l'armee libanaise, bloquant les fonds. A la suite de son assassinat, et a la demande de Selim Hoss, qui lui succede par interim a la tete du gouvernement, ainsi que des pays arabes du Golfe, les USA reduisent encore leur appui materiel et technique a l'armee libanaise, qu'ils avaient deja limite une premiere fois des 1984.
    La situation empire avec l'arrivee au pouvoir du general Aoun: la Banque centrale ne paie plus que les soldes des soldats et leur nourriture. Rien ou presque pour le materiel.

    -En tant que Zaim du Nord, Rene Moawad entretenait des contacts directs avec nombre de soldats et d'officiers. Il n'avait pas l'intention d'oeuvrer contre l'armee libanaise, mais de l'utiliser.
    Lorsqu'il recut une fin de non-recevoir de la part du general Aoun pour participer a son Cabinet, il se mit a preparer le demantelement de l'armee d'Aoun de l'interieur, grace a ses liens avec de nombreux officiers. D'ailleurs, beaucoup de ceux-ci, durant les 17 jours de son mandat, ont quitte l'armee aouniste pour se rallier a la legalite.

    -Le 28 novembre 1989 au soir, une maree humaine deferle sur le palais de Baabda. Ils sont des milliers a vouloir faire au general Aoun un rempart de leurs corps. Geagea est contraint d'annoncer que les Forces Libanaises seront aux cotes de l'armee libanaise en cas d'attaque.

    -Le 31 janvier 1990, l'irreparable se produit. Le pays chretien est precipite dans les affres d'une guerre sans merci. D'emblee, la milice s'avere un redoutable adversaire pour l'armee libanaise. Depuis le 14 fevrier 1989 et tout au long de la Guerre de Liberation, elle a eu le temps d'elaborer une strategie et, de longue date, elle dispose dans l'armee aouniste de plusieurs officiers acquis a sa cause ou achetes. En cedant, a la mi-janvier, quelques positions, notamment le Casino du Liban a Jounieh, les Forces Libanaises ont ancre chez le general et dans son entourage l'illusion que l'armee libanaise est de loin la plus forte. Aoun et son etat-major croient pouvoir en finir avec la milice en 24h. Leur etonnement devant la resistance qui va leur etre opposee n'en sera que plus grand. Une fois de plus, le Deuxieme Bureau a mal calcule. Et le conflit s'eternisera entre une armee de plus en plus milicienne et une milice de plus en plus militaire.
    Quand les deux parties commencent a s'essouffler -l'armee d'Aoun par manque de munitions et les Forces Libanaises d'effectifs- les mediateurs entrent en lice.

    -Les zones residentielles sont le theatre de combats feroces. Mitrailleuses, RPG, 12.7 mm, mortiers, canons de campagne: tout l'arsenal accumule depuis des annees de part et d'autre, toute la science et l'experience militaires acquises en 15 annees de guerre sont deployes entre Achrafieh et Jounieh, en passant par Sinn el-Fil, Dbayeh, Fanar, le Metn, le Kesrouane. Avec cette haine, cet acharnement propres aux luttes fratricides. En quelques jours, les plus beaux quartiers, les plus pittoresques villages, comme Kleiate, sont devastes, transformes en passage lunaire.
    Fanar tombe aux mains de l'armee libanaise, puis Dbayeh les 3 et 4 fevrier 1990, apres d'apres offensives et contre-offensives. Malgre ces succes, des connaisseurs en la matiere ayant assiste a la bataille de Dbayeh et a la retraite tactique operee tout en continuant le combat par les miliciens vers le Kesrouane face a l'avance des blindes decelent deja chez les Forces Libanaises les capacites militaires qui vont leur permettre de tenir.
    Depuis quelques temps, la discipline dans les rangs de la troupe s'etait relachee. Mefiant de nature, Aoun preferait court-circuiter la hierarchie et communiquer directement avec les jeunes officiers. Doubles, les generaux devenaient brouillons et inefficaces.
    Les 14-15 et 16 fevrier 1990, c'est l'operation Saint-Elie: l'assaut est donne a Ain el-Remmaneh, populeux bastion FL qu'il faudra ratisser ruelle apres ruelle pour en deloger les miliciens commandes par Zorro. Certains se rendront, d'autres se refugieront a Beyrouth-Ouest et seront reconduits par les syriens vers la region du Port d'ou ils pourront rejoindre le PC de leur milice a la Quarantaine, et etre ainsi reinjectes dans la bataille.
    Si l'armee libanaise s'est assure le controle de tout le Metn, Sud et Nord, elle a, parallelement, subi des revers serieux. Jbeil, la base navale de Kaslik et surtout la caserne de Sarba, ou se trouve l'essentiel des reserves et des munitions de gros calibre, sont tombes des les premiers jours comme un chateau de cartes. L'erreur fatale de Aoun a ete de confier cette base a un officier de la famille Rahmeh, originaire de Becharreh, village natal de Geagea. Sarba sera pour les Forces Libanaises un cadeau inespere: elles n'avaient jusque-la que 10 canons de 155 mm. La prise de la caserne changera le cours de la guerre.
    Mais surtout, l'armee aouniste perdra la base d'Adma le 17 fevrier 1990.
    "Il me faut Adma, avait dit Geagea a Chaker Abou Sleimane et a l'abbe Naamane. La base me coupe la route Jounieh-Jbeil.
    *Ce sera un carnage, a retorque Abou Sleimane. Mieux vaut essayer de la faire evacuer et epargner des centaines de vies, car les commandos de l'armee libanaise se battront jusqu'au dernier plutot que de se rendre".
    Coupes de tout contact avec la region du Metn que controle l'armee aouniste, les soldats, en effet, resistaient farouchement depuis 10 jours avec l'energie du desespoir aux assauts repetes des troupes d'elite des Forces Libanaises, sous un deluge de fer et de feu. Leur commandant est tue -de meme que l'un des chefs de la force de frappe de la milice-, aussitot relaye par son second, Georges Nader, qui tente de remonter le moral des soldats. Le colonel Paul Maalouf, frere du brigadier-ministre Edgard Maalouf, tombe lui aussi. Il n'y a plus de pain dans les baraquements. On mange le hommos dans du papier journal.
    Cette nuit du 17 fevrier 1990, a 2h du matin, Abou Sleimane, Naamane et Mgr. Khalil Abi Nader, eveque maronite de Beyrouth, font la traversee Achrafieh-Jounieh par une mer dechainee pour superviser, en compagnie de Fouad Malek, chef d'etat-major des Forces Libanaises, et sous sa houlette, l'evacuation des 500 militaires d'Adma. Ils ont obtenu l'accord des deux parties.
    "Ce sera sous votre propre responsabilite", ont declare chacun de son cote, pour une fois d'accord, Aoun et Geagea.
    De Jounieh, le comite de mediation se dirige vers Adma. Munis de torches electriques, emmitoufles dans leurs bonnets et leurs foulards, sous une pluie battante, les trois mediateurs traversent a pied les 6 Km de no man's land qui separent les positions FL de la base ou sont retranches les commandos de l'armee libanaise. Il faut faire attention, les routes sont minees. Chaque pas est mesure. 4h durant, les trois hommes sillonnent la base de long en large pour parler aux militaires et les convaincre qu'ils peuvent sortir sans crainte.
    Il y a 4 tues dans les rangs des commandos et 8 blesses.
    Les admonestations ont fait leur effet. Les commandos sortent avec leurs armes et leurs vehicules blindes. Les officiers FL saluent l'adversaire. Le lieutenant Georges Nader et le general Fouad Malek echangent une poignee de main. Deux freres, appartenant a des bords differents, se retrouvent et se jettent dans les bras l'un de l'autre.
    Un episode noir ternit cet epilogue. Un jeune commando arme jusqu'aux dents a decide de rester dans la base pour venger son frere, mort dans la bataille. Il tuera 5 miliciens avant d'etre abattu a son tour.
    Aoun decide brusquement de passer a l'offensive. Objectif: la Quarantaine, siege du PC des Forces Libanaises. Les troupes d'elite de la 8e Brigade et les commandos progressent a Sinn el-Fil et Nabaa sous un feu nourri d'artillerie directe et occupent des positions strategiques quand l'attaque, sans motif apparent, s'arrete net.
    Dany Chamoun soutient le lendemain que les raisons de l'echec sont d'ordre militaire. Le chef du PNL, qui etait present dans la salle d'operations de l'armee libanaise, affirme que le chef d'etat-major, le general Jean Farah, etait introuvable au moment de la bataille.
    En fait, c'est un faiseau d'elements qui est a l'origine de cette semi-defaite. Certes, il y a l'absence de Farah, mais aussi le brouillage des emetteurs de l'armee libanaise par les puissants radars d'origine israelienne dont disposent les Forces Libanaises et surtout la trahison de l'officier EG, lequel, selon une source militaire, avait livre a la milice les plans de l'attaque 24h auparavant.
    Samir Geagea est devenu intraitable. Se sentant desormais militairement fort, il estime avoir detruit la machine de guerre de l'armee libanaise. Il n'en esperait pas tant.

    -Le 19 fevrier 1990, Gebrane Tueni appelle le colonel Adel Sassine, commandant la Police Militaire. Il lui demande d'assurer la traversee de Pakradouni d'Achrafieh, ou il se trouve, au palais de Baabda. Il est 20h. L'entrevue avec Aoun aura lieu deux heures plus tard.

    -Le dernier episode militaire de la guerre des chretiens: Kleiate.
    Cette fois, la responsabilite de l'offensive incombe aux Forces Libanaises. Englue, comme son vis-a-vis, dans l'impasse, Geagea espere que la bataille de Kleiate precipitera les choses sur le plan politique et forcera la main a Bkerke. Si les Forces Libanaises remportent une victoire en repoussant l'armee libanaise jusqu'a Deir Mar Roukoz, ce qui leur permettrait de dominer la route Bickfaya -Kleiate et de controler tout le Kesrouane et les hauteurs faisant face au Metn, bastion du general Aoun, celui-ci serait amene a composer. Mais l'armee libanaise contient, puis repousse l'offensive. Nous sommes a la mi-avril 1990.

    -Le noyau combattant de l'armee libanaise, les brigades du pays chretien, sont fideles au general Aoun. Il n'est peut-etre pas la solution, mais il n'y a pas de solution sans lui, surtout si vous voulez reunifier l'armee libanaise.

    -Un dimanche de la mi-mai 1990. Dans le hall du couvent Saint-Antoine, a Beyrouth, l'abbe Naamane tient un telephone dans chaque main, branche l'un sur l'Oberlie, l'autre sur la salle d'operations de l'armee libanaise. Il est 16h15 et les obus tombent dru de part et d'autre des lignes de demarcation internes. Naamane essaie de negocier un cessez-le-feu qui entrerait en vigueur a 16h30. Ses correspondants sont des irreductibles; ils se lancent des insultes en se servant du mediateur comme relais.
    "Nous ne nous arreterons que lorsque l'armee libanaise aura cesse de nous pilonner, lance le chef milicien, du nom de Raji. On va leur montrer de quel bois on se chauffe.
    *Je suis un fils de Baalbeck, je vais casser la gueule a ce fils de Becharreh", tonne de son cote un haut grade de l'armee libanaise.
    On en est tombe a ce niveau. L'abbe explose: "Si vous continuez ainsi, moi je tiens une conference de presse pour vous denoncer tous deux. Vous voulez vous etriper, faites-le dans un desert, pas au milieu des civils". Il raccroche, cramoisi. Non sans avoir obtenu le cessez-le-feu.

    -En 1990, il existe un veto US frappant le reequipement des brigades commandees par le general Emile Lahoud, comme s'ils voulaient rendre materiellement impossible toute intervention dans le reduit chretien.

    -Lorsqu'il est nomme a la tete de l'armee libanaise, le 28 novembre 1989, cinq jours apres l'election d'Elias Hraoui a la presidence, Emile Lahoud ne semble guere faire le poids face a Michel Aoun, alors au faite de sa gloire. Sa mission: reunifier une institution eclatee depuis 1976 et qui a, depuis, champignonne en plusieurs armees.
    Emile Lahoud irrite avec son inebranlable determination a vouloir reussir la reunification de son armee, a coup de panachages de brigades, de mutations et permutations, d'enrolements, de limogeages aussi.
    Lahoud prefere oeuvrer en douceur, encourageant les officiers aounistes a faire defection. Ils sont deja plusieurs a l'avoir rejoint a l'Ouest, parmi lesquels le frere du general Selim Kallas, le brigadier Nayef Kallas, et le chef d'etat-major de la 10e Brigade, le colonel Souheil Khoury.

    -Au pouvoir depuis 1988, l'armee libanaise est devenue extremement politisee. Les officiers superieurs, l'etat-major ont fait leur le credo du general Fouad Aoun dans son livre: "La solution, c'est l'armee".

    -Lorsque Aoun avait ete nomme commandant en chef (1984), Lahoud ne lui avait pas rendu visite pour le feliciter, maniere de marquer sa desapprobation.

    -Le 14 mars 1989, lorsque commence le bombardement de Beyrouth-Ouest, Lahoud est encore chef de la Chambre d'Operations du ministere de la Defense. Quelques instants avant de quitter Yarze en claquant la porte au nez d'un Michel Aoun ebahi, qui lui annoncait: "Je viens de declencher le processus de reunification du pays", il lance: "Vous etes en train de porter le coup de grace au Liban uni".

    -Decembre 1989. A peine Lahoud installe au commandement, Aoun et ses collaborateurs sont avertis par le vieux president Sleimane Frangieh que les troupes de la legalite s'appretent a penetrer en pays chretien, venant de Batroun. Sami Rihana, chef de la 7e Brigade qui commande l'acces de l'enclave chretienne vers Jbeil, est dans le coup, pret a se rallier aux unites venant du Nord et a proclamer son allegeance a la legalite.
    Pourtant, Rihana est l'homme de Frangieh et la 7e Brigade est pratiquement infeodee au clan maronite du Nord. (Le 13 octobre 1990, Robert Frangieh enjoindra aux hommes de la 7e Brigade presents dans le Haut-Metn de ne pas participer a l'attaque contre Aoun, aux cotes des syriens). Aoun revelera quelques jours plus tard, dans une conference de presse, les grandes lignes du plan, documents a l'appui, reconnaissant qu'une partie de la 7e Brigade etait prete a le trahir. Pourtant, il ne fera rien pour limoger les officiers et les soldats.

    -Lahoud n'apprecie pas beaucoup le colonel Paul Fares, un officier qui a lache Aoun pour se placer sous la banniere des Forces Libanaises. Chef d'etat-major de la 5e Brigade lorsqu'elle etait sous le commandement du colonel Khalil Kanaan, il avait assure l'interim lorsque celui-ci avait ete assassine a son domicile, a Hazmieh. Depuis 1983, il s'etait notoirement rapproche de Geagea et organisait regulierement des rencontres entre officiers des deux camps. Lorsque Michel Aoun prit la tete de l'armee, en 1984, Fares fut mute et tout poste de responsabilite lui fut retire. Il tenta alors a Sarba une mutinerie qui echoua. Aussi, lorsqu'il proclama sa neutralite dans les combats entre l'armee et les Forces Libanaises et crea son propre commandement, personne dans l'entourage de Aoun ne s'en etonna.

    -Pour court-circuiter les hauts grades qui l'entourent, et dont il n'est pas sur, Aoun dicte directement ses ordres aux capitaines et aux lieutenants, faisant fi de la hierarchie militaire. La base lui est fidele, c'est sur elle qu'il compte pour se maintenir en place.

    -Mercredi 22 aout 1990. Les regions chretiennes vivent dans la hantise d'une operation militaire libanaise ou syro-libanaise.

    -1er septembre 1990. On signale des concentrations de troupes libanaises et syriennes autour du pays chretien.

    -Dimanche 2 septembre 1990. Les rumeurs les plus alarmistes circulent dans les regions du general. Ainsi, dit-on, les hommes d'Elie Hobeika presents dans le Metn auraient recu l'ordre de se replier vers la Bekaa.

    -Le 15 janvier 1986, Hobeika est encercle avec ses hommes dans son QG de la Quarantaine et ne doit la vie sauve qu'au commandant en chef de l'armee libanaise. Il arrive sous escorte militaire, au volant de sa BMW, a Yarze ou l'attend le general Aoun. Avant de se refugier a Damas, il lui confie sa voiture, que les visiteurs de Baabda ont pu voir garee, deux ans durant, au premier sous-sol, devant les appartements de la famille Aoun; il la recuperera le 13 octobre 1990.

    -Le 27 septembre 1987, les hommes de Hobeika tentent une percee a Achrafieh, bastion des Forces Libanaises. Ce fut l'intervention de l'armee libanaise qui permit d'en eviter la chute.

    -Semaine du 15 au 22 septembre 1990. Les troupes de Lahoud se deploient a Beyrouth et en montagne, sur les lignes de front separatn le territoire aouniste du territoire legaliste. Des officiers libanais et syriens effectuent des tournees d'inspection. A Baabda, les mouvements de troupes loyalistes sont percus comme une preparation pour la mise a l'ecart des milices, en attendant leur demantelement.

    -Jeudi 27 septembre 1990. Les unites d'Emile Lahoud relevent les Forces Libanaises autour du micro-territoire aouniste, aux points de controle de Baskinta, Nahr el-Mott, Salome et Nahr el-Kalb. Releve symbolique puisque les miliciens sont encore la, un peu en retrait, et que les hommes de Paul Fares, qui etaient a leurs cotes jusqu'alors, n'ont fait que reendosser l'uniforme de l'armee libanaise. Lahoud a deploye ses soldats a 400 metres derriere les lignes FL.
    Ce 27 septembre, cinq officiers superieurs de l'armee de Aoun se sont relayes aupres de Lahoud pour lui dire qu'une grande perplexite regne dans leurs rangs, que, tout en appuyant la legalite, ils ne peuvent se desolidariser de leur chef, pour des raisons d'ordre pratique essentiellement!

    -Vendredi 28 septembre 1990. L'armee libanaise boucle les deux Metn, du moins leurs portions aounistes, soit 300 Km2 ou 500000 libanais se retrouvent encercles. Objectif proclame: forcer Aoun a ceder avant la rentree scolaire, sinon...

    -Jeudi 11 octobre 1990. Les troupes syriennes sont renforcees sur les lignes du front a l'Est et au Sud de Beyrouth.
    Convaincu que l'attaque est programmee pour vendredi matin, Aoun appelle le peuple libanais a la mobilisation et fait sonner le tocsin dans les villages.
    Baabda est survole, en fin de matinee, par des avions non identifies.

    -Vendredi 12 octobre 1990. L'armee syrienne continue d'acheminer des renforts face au fief du general Aoun. Tout au long de la journee, elle completera son deploiement sur le front de la banlieue-Sud et en montagne.
    Aoun a rassemble 3000 de ses partisans dans la cour du palais de Baabda et place ses troupes en etat d'alerte, prets a mourir dans l'honneur.
    Tard dans la nuit, des collaborateurs du general lui communiquent au telephone des nouvelles alarmantes: des responsables du secteur legaliste (Beyrouth-Ouest) ont averti certains de leurs amis aounistes que l'operation est prevue pour le lendemain matin. A minuit, le colonel Amer Chehab, chef du Deuxieme Bureau, se presente, accompagne du directeur de la Surete Generale Nadim Lteif, au palais. Il vient annoncer que l'assaut est pour samedi, fournissant meme la liste des officiers syriens qui la meneront et ajoute que l'aviation pourrait entrer en action.
    Aucune disposition particuliere n'est prise ce soir-la. Mieux: trois tracteurs de l'armee libanaise entament le deblaiement de la route de Choueifate. L'ouverture sur le Chouf est en bonne voie.

    -A la veille du 13 octobre 1990, en cette nuit qui precede la chute, les brigades aounistes sont deployees comme suit:
    *La responsabilite du front allant de Bickfaya-Douar a Choueifate en passant par Souk el-Gharb incombe a la brigade de renfort du colonel Khazen el-Khazen, avec, a ses cotes, des elements du bataillon de transmission, la fanfare de l'armee et les cadets de l'Ecole Militaire. Ces unites sont epaulees par des compagnies de la 10e Brigade, reparties sur l'ensemble du front (la FEBA) et placees sous commandement unifie.
    *De Choueifate au Port de Beyrouth, la 9e Brigade est en charge, secondee elle aussi par des elements de la 10e et de la Police Militaire.
    *La 5e Brigade du colonel Chamel Mouzaya tient le front interne de Kleiate, face aux Forces Libanaises.
    *La 8e Brigade du general Selim Kallas est en reserve, elle stationne essentiellement a Dbayeh, sur le littoral du Metn.
    *Les commandos sont repartis dans le Metn et quelques elements sont sur le front de Douar.

    -Samedi 13 octobre 1990.

    6h54. Dans l'aube incertaine, bruits de reacteurs au-dessus du pays chretien abruti de sommeil apres une nuit de violence. Reacteurs d'avions de combat.
    Les syriens!
    Des chasseurs-bombardiers. Un raid aerien!
    Les habitants des deux Metn n'ont pas encore realise ce qui se passe que les bombes fusent des avions sur le perimetre du palais de Baabda. Aux premieres loges, ceux qui resident a Monteverde, Beit-Mery, Ain-Saadeh assistent au ballet sinistre des Sukhoi.

    Baabda. Le general Aoun a ete reveille en sursaut a 6h45. "Diable! Qu'est-ce?". Il saute au bas du lit, enfile sa tenue kaki, les yeux encore bouffis -il a dormi a 5h30-, les traits froisses, la meche en bataille.
    Son aide de camp lui tend le telephone. Un officier de l'unite de surveillance est en ligne. "Mon general, il y a une tres grande activite radio chez les syriens. Nous avons capte des ordres pour une attaque et, sur le terrain, il y a une nette progression de leur infanterie vers la ligne de front. Des civils a Beit-Mery entrent en contact avec nous pour signaler des mouvements de troupes suspects".
    En fait, il est deja trop tard. Les fantassins syriens sont montes a l'assaut avant meme l'entree en action de l'artillerie. Les Forces Speciales syriennes investissent Deir el-Kalaa, a Beit-Mery, position strategique car elle domine le palais de Baabda et donne directement sur les monts de Souk el-Gharb.
    A peine ont-elles pris pied dans le sanctuaire aouniste que les Sukhoi a leur tour piquent sur Baabda.
    "Michel, crie Aoun au colonel Abou Rizk, commandant de la Garde Presidentielle, que se passe-t-il?
    *Mon general, les avions syriens bombardent le palais".
    Les Sukhoi se lancent a l'attaque, lachant des leurres thermiques en meme temps qu'ils larguent leurs bombes. Ils virent vers la mer et repassent au-dessus de Baabda, Yarze, Fayadieh et Monteverde, deversant leur chargement au juge. La DCA du palais entre en action.
    Le raid va durer une trentaine de minutes, au bout desquelles l'artillerie syrienne de tous calibres entre en jeu.

    7h. Le general de brigade Selim Kallas vient de plonger au bas de son lit. "Des avions syriens!" constate-t-il. De son domicile a Hazmieh, au 4e etage, a quelques centaines de metres a vol d'oiseau du palais de Baabda, il peut voir les Sukhoi. Les obus tombent dru alentour.
    Sonnerie du telephone. Aoun est en ligne.
    "Selim, que se passe-t-il?
    *Comment que se passe-t-il? L'aviation syrienne bombarde Baabda et Yarze. Ils sont au-dessus de votre tete.
    *Selim, que comptes-tu faire?
    *Ils ont decide d'entrer, ils entreront. Mieux vaut eviter l'effusion de sang. Pour ma part, je vais ordonner a mes hommes de se regrouper dans leurs casernes, a Dbayeh et Antelias".
    Kallas vient a peine de poser le combine qu'un premier obus devaste la chambre a coucher de ses enfants. Heureusement qu'il les a envoyes avec leur mere aux Etats-Unis. Il a juste le temps d'enfiler un pantalon et de s'ejecter de sa chambre qu'un deuxieme obus creve le mur exterieur de la piece ou il se trouvait.
    Puis un troisieme. Pas de doute: la maison est visee.
    Dans les escaliers, l'effervescence est a son comble. Voisins et soldats descendent en catastrophe vers les etages inferieurs.

    7h07. Autour de l'ambassade francaise, a Mar Takla, les coups pleuvent. Toute la region de Baabda, Yarze, Fayadieh, Hazmieh est arrosee.
    Les murs, les vitres, le sol vibrent sans interruption.

    8h13. Escorte du colonel Michel Lahoud, des capitaines Nicolas Aramouni et Habib Fares, du lieutenant Samir Abou Eid ainsi que de deux soldats, Aoun emprunte l'un des souterrains du palais. Il s'engouffre avec son escorte dans deux VTT de type M-113. Il a laisse sa femme et ses filles dans l'un des abris, convaincu que c'est une affaire de quelques minutes, quelques heures au maximum et qu'apres avoir negocie la treve, il sera de retour.

    8h30. Aoun entre en contact avec le general Jean Farah, chef d'etat-major. "Ne soyez pas surpris, pas de panique. Je vais lancer un appel a un cessez-le-feu, lui annonce-t-il. C'est aupres de Lahoud que vous devez desormais prendre vos ordres".

    8h45. Les deux officiers-ministres, Edgar Maalouf et Issam Abou Jamra, rejoignent Aoun a l'ambassade francaise, avec deux autres officiers, parmi les plus proches: le colonel Adel Sassine et le capitaine Antoine Abou Samra.

    9h, Le general Aoun decide de rappeler l'etat-major. Il confirme a Farah son appel et l'ordre de ralliement a Lahoud. A plusieurs autres officiers, il dispense des ordres tres fermes. Pendant de longues minutes, il crie en arabe ses injonctions pour mettre un terme aux combats. Puis il raccroche.

    Sangle dans son uniforme cachant un gilet pare-balles, le general Emile Lahoud progresse avec ses hommes sur l'axe Kfarchima-Hadeth-Galerie Semaan. Le plan prevoyait qu'il foncerait vers Baabda par la banlieue-Sud de Beyrouth, muni de haut-parleurs destines a rassurer la population et a appeler les militaires d'en face a se joindre a l'armee legale. Ensuite, il continuerait vers le ministere de la Defense nationale a Yarze. C'est donc lui qui devrait se trouver en premiere ligne, ou a tout le moins arriver le premier a Baabda et a Yarze. Les troupes syriennes n'etaient pas censees effectuer de percee, encore moins s'aventurer dans le perimetre de la presidence de la Republique et du ministere de la Defense.
    Les syriens avaient promis qu'ils ne descendraient d'Aley, ou le gros de leurs effectifs etait concentre, pour faire jonction avec lui qu'en cas de difficulte.
    Or, ce qui se produisait a l'instant, c'est que les troupes aounites offraient aux syriens un pretexte pour aller de l'avant: elles opposaient, malgre l'appel de leur chef a cesser les hostilites, une resistance opiniatre, dans le Haut-Metn et encore plus a Souk el-Gharb. Lahoud est perplexe.

    9h30. Un des lieutenants de la 8e Brigade appelle le general Kallas sur son Motorolla. Il est tout emu: "Le general Aoun est refugie a l'ambassade de France. Il a ordonne qu'on se rallie a Lahoud".
    Kallas n'a pas entendu l'appel.
    "Ce n'est pas possible, Georges. Le general est au palais.
    *Non, mon general. Verifiez".
    Kallas compose le numero de Baabda. Le colonel Abou Rizk repond.
    "Michel, passez-moi le general.
    *Impossible, il est occupe.
    *C'est a moi que vous dites cela? Je veux lui parler, vous dis-je.
    *C'est que... il n'est pas la. Il est a l'ambassade de France".
    Kallas raccroche et appelle la chancellerie pour demander a parler a Aoun. On lui repond que c'est impossible, que le general ne peut recevoir de communications telephoniques.
    "Ecoutez, insiste Kallas a l'intention de la voix anonyme, je suis le commandant de la 8e Brigade et je vous dis que je dois lui parler. Je dois entendre sa voix, il faut qu'il me reponde".
    Hesitation perceptible a l'autre bout du fil. Quelques secondes plus tard, Aoun est en ligne.
    "Mon general, est-il vrai que vous avez donne l'ordre de ralliement a Lahoud? demande Kallas.
    *Oui, c'est exact, repond Aoun d'une voix neutre.
    *Je veux que vous me repetiez ce que vous avez dit a la radio, que je l'entende de mes propres oreilles. Je veux recevoir l'ordre de vous, directement".
    Alors Aoun: "Selim, je vous ordonne de recevoir desormais vos ordres du general Lahoud.
    *C'est donc bien vrai? Tout est fini?
    *Nous n'y pouvons rien. Nous sommes face a une volonte internationale.
    Kallas ne peut que murmurer: "C'est bon, mon general", avant de raccrocher et de lancer aussitot aux soldats de sa brigade l'appel suivant:
    "L'armee syrienne qui avance est une armee amie. L'armee du general Lahoud est notre armee. Je demande qu'aucun coup de feu ne soit tire. Vous allez quitter les principaux axes routiers et vous regrouper dans vos casernes. Vous etes uniquement autorises a vous defendre. Si on approche de vous, feu a volonte. Sinon, rien".
    Il y a des protestataires, des jusqu'au-boutistes: "Nous allons nous battre, empecher les syriens de rentrer".
    Le commandant de la 8e donne de la voix: "Vous n'allez rien faire du tout. Le general Aoun est refugie a l'ambassade de France. C'est fini".
    Maintenant, il faut appeler le general Lahoud. Ce n'est pas commode. Lahoud est quelque part sur le front. Enfin, sa voix gresille dans l'ecouteur: "Oui, Selim?
    *Mon general, je me rallie a vous avec ma brigade. Qu'attendez-vous de moi?
    *Rien, Selim. Gardez vos quartiers. Merci.
    *Une chose encore. Je demande que l'honneur de mes hommes soit preserve. Nous n'accepterons aucune atteinte a notre dignite.
    *Votre honneur, general, est le mien", retorque simplement Lahoud.

    A l'etat-major aouniste, c'est la confusion. Le general Jean Farah, qui en est le chef, ne donnera l'ordre de cesser le feu, en depit des injonctions du general, qu'a 12h30. C'est seulement a cette heure-la qu'une source militaire a Yarze annonce la fin des combats. En attendant, les hommes ont toujours pour mission de resister. Heureusement, le gros de la troupe -la 5e, la 8e, la 9e Brigade et la majorite des commandos- se sont conformes directement a l'appel de Aoun. Dans l'intervalle, et avant d'ordonner le cessez-le-feu, Farah tentera de les relancer.
    "Qu'attendez-vous? gronde-t-il a l'adresse des officiers de l'etat-major de la 8e. L'ennemi progresse sur tous les axes. Il faut se battre. Donnez vos ordres.
    *General, nous recevons dorenavent nos ordres du commandant en chef, le general Lahoud".
    Farah se heurtera au meme refus de la part des etats-majors des trois autres brigades precitees. Mais de petites unites (principalement de la 10e Brigade) eparses sur le front face aux syriens ne sont pas au courant de ce qui s'est passe. Elles vont payer le tribut du sang. Coupees de tout, n'ayant ni entendu le message de Aoun, ni recu d'ordre pour arreter le combat, les elements de la 10e, la brigade heliportee, se battent ferocement. Une compagnie tente une contre-attaque sur Deir el-Qalaa, a Beit-Mery, et parvient a repousser les syriens. A Douar, sur le front de Bickfaya, les commandos opposent une resistance farouche et inattendue a la progression des blindes. Sur la colline du Prince, a Souk el-Gharb, les cadets de l'Ecole Militaire, assistes des soldats de la 10e, donnent du fil a retordre aux assaillants.
    Le drame va se jouer a Dahr el-Wahch, a mi-chemin entre Khalde et Aley, ou une compagnie d'irreductibles de la 10e, la 102e, a decide de se battre jusqu'au bout. La colonne syrienne qui s'ebranle d'Aley avance sans encombre et parvient a portee de voix des soldats libanais qui avaient brandi des drapeaux blancs pour dissiper toute mefiance. Encourages, les syriens s'approchent. Ils sont accompagnes de soldats libanais de la 6e Brigade (chiite), dont l'un, un megaphone a la main, fait quelques pas en avant et crie aux militaires retranches: "Freres, nous sommes une seule et meme armee. Nous ne voulons pas nous battre contre vous. Rendez-vous".
    Un lieutenant de la 102e se dresse et repond: "Freres, si vous etiez venus seuls, nous ne nous serions pas battus. Mais il n'est pas question de nous rendre aux syriens".
    A peine a-t-il prononce ces mots que ses hommes ouvrent un feu nourri sur les soldats postes en face, a decouvert, qui sont cueillis par des salves de canon et des rafales de RPG. Les officiers syriens ne peuvent plus retenir leurs hommes dont plusieurs, en essayant de progresser tout droit, sautent sur les mines de la ligne de defense. Ils contournent alors Dahr el-Wahch par le village de Bsous ou ils se defoulent sur les habitants. Bilan: 15 morts, dont la majorite sont des membres de la famille Sayyah.
    Les syriens finissent par avoir raison de la resistance des militaires libanais a Dahr el-Wahch. Commencent alors les executions sommaires sur les contreforts de Souk el-Gharb. La 102e est decimee. Il n'y aura qu'un survivant, qui reussit a s'echapper. L'hopital gouvernemental de Baabda recevra a lui seul 80 corps de soldats dont un grand nombre ayant les mains liees derriere le dos, la tete et la poitrine criblees de balles.
    La bataille de Dahr el-Wahch aura aussi coute la vie a plus de 100 soldats syriens.

    Lahoud est atterre. Les evenements ont pris une tournure tragique. Sous un feu roulant et une couverture d'artillerie tous azimuts, l'armee syrienne a entame son deploiement dans les regions Est. Le sursaut des aounistes lui a fourni un pretexte pour devaler la route, vers Baabda et Yarze. Le commandant en chef en veut tout particulierement au general Jean Farah. Des que les syriens se sont heurtes a des poches de resistance, Lahoud etait entre en contact avec le chef de l'etat-major de Aoun:
    "Jean, nous ne voulons pas de bataille. C'etait convenu. Donnez l'ordre d'arreter le feu.
    *General, les communications sont coupees et je ne peux envoyer aucun ordre, avait repondu Farah.
    *Mais vos CB?
    *Ils ne fonctionnent pas".

    Les Forces Libanaises mettent a profit le deluge de fer et de feu qui s'abat sur le reduit aouniste pour pilonner de leur cote les positions de l'armee de Aoun sur le littoral ainsi que la zone des combats, dans le Metn-Nord et Hazmieh, ou se trouvent les maisons des officiers qu'elles ont dans leur mire depuis longtemps. Elles n'hesitent pas non plus a prendre pour cible l'ambassade de France dont le general Aoun est desormais l'hote. L'obus qui a souffle le salon de la residence de l'ambassadeur venait, semble-t-il, des canons de la milice.
    Mais Lahoud est vigilant. Il n'est pas question de laisser les Forces Libanaises profiter de la situation pour s'assurer des acquis militaires. Il intime aux unites aounistes dans le Metn l'ordre de conserver leurs positions. Dans les communiques emanant du ministere de la Defense, le commandant en chef a d'ores et deja pris le relais de son predecesseur dans ses rapports avec la formation de Samir Geagea. "Nos positions dans le Metn sont la cible de bombardements", souligne l'un de ces communiques, qui met en garde "les elements perturbateurs contre une riposte de l'armee libanaise".

    9h30. Les premieres unites des Forces Speciales syriennes du general Ali Dib parviennent aux abords de Baabda, guidees par le colonel Issam Attoui, commandant la 6e Brigade de l'armee libanaise. Les syriens penetrent dans le palais 1h plus tard et campent dans la cour de ce qui fut la "Maison du Peuple". Ignorant la progression de l'infanterie syrienne, les Forces Libanaises continuent de tirer sur Baabda au canon de 130 mm, faisant une vingtaine de tues dans les rangs syriens. Il faudra qu'un capitaine des Forces Speciales entre en contact avec elles pour que la milice cesse ses tirs.
    Ali Dib fait son entree dans l'enceinte du palais peu apres. C'est lui que les reporters de Paris Match ont croise dans les couloirs et qu'ils ont pris pour Lahoud: ce dernier n'a debarque sur les lieux que 6h plus tard.
    Dib est satisfait. L'avance de ses troupes a ete rapide, surtout sur la route de Damas, puis celle des blindes en direction du palais, notamment au niveau de Choueifate et de la Galerie Semaan. Il y a bien eu des bavures, surtout a Deir el-Qalaa, lorsque l'artillerie syrienne a pilonne une position prise par les fantassins. Mais dans l'ensemble, l'operation s'est bien deroulee.
    Ali Dib est curieux de voir l'impact de l'utilisation de l'aviation. Il fait le tour des lieux bombardes par les Sukhoi: Baabda, Fayadieh, Yarze, Jamhour. Outre la palais et des batiments militaires, les pilotes ont largue leurs obus sur deux colleges, ceux des peres antonins, qu'ils ont pris pour le ministere de la Defense, et des peres jesuites, a Jamhour, fleuron depuis des annees de la presence culturelle francaise au Liban. Salles de classe soufflees, trous beants dans la facade de cet etablissement de plusieurs hectares, cypres scies, troncs calcines, crateres de 3 metres de diametre dans la cour. 600000 a 1 million de dollars de degats.

    11h. Precedes du colonel libanais Attoui, les syriens investissent le ministere de la Defense. Ils mettent aussitot la main sur les officiers superieurs libanais qui les interessent. Convoques a une reunion, le chef des Services de Renseignements, le colonel Amer Chehab, son adjoint Karam Moussawbah, les lieutenants-colonels Fayez Karam, Fouad Achkar (l'un des principaux messagers du general Aoun aupres de plusieurs Etat et SR etrangers), Toufic Doumit et Saleh Mansour, les brigadiers Fouad Aoun et Louis Khoury, l'un des aides de camp de general, sont arretes au fur et a mesure qu'ils entrent dans la grande piece ou les syriens les attendent. Ils se retrouvent, deux heures plus tard, a Anjar avant d'etre transferes a la prison de Mazze a Damas. Deux autres officiers les y rejoindront: le colonel Mouzaya, commandant de la 5e Brigade, et le general Hakmeh, commandant de la 10e. L'un, puis l'autre, ont ete invites a prendre le cafe a Chtaura avec des officiers syriens, avant d'etre embarques pour Mazze. Prudent, le general Kallas, convie a la meme tasse de cafe, a Monteverde cette fois, avec les generaux Said Bayrakdar et Ghazi Kanaan et le general libanais Ibrahim Chahine, declinera poliment l'offre. Les officiers arretes seront relaches le 10 mars 1991.

    Le general Ali Dib est retourne au palais. C'est deja le debut de l'apres-midi. Les soldats syriens s'affairent dans les couloirs, fouillent dans les papiers. D'autres mordent dans leurs sandwish ou se preparent du cafe sur des braseros alimentes par des posters du general vaincu.

    Dans les sous-sols regne une grande effervescence. Des soldats syriens entourent un groupe d'officiers libanais qu'ils bousculent. Parmi eux se dresse, dominant tout le monde de sa stature, le colonel Michel Abou Rizk, commandant de la Garde Presidentielle. Mince, tete ronde et joviale, agrementee de lunettes, cet officier a l'allure degingandee, d'une probite, d'une fidelite et d'un courage exemplaires a garde son sang-froid au plus fort du raid aerien, puis lorsque l'avant-garde syrienne a penetre dans le palais. Grace a lui, la porte de l'abri ou se trouvaient Nadia Aoun et ses filles est demeuree infranchissable. C'est lui aussi qui a defendu les jeunes recrues feminines du bureau d'information du general Arsouni. Lui, enfin, qui a empeche les syriens de s'en prendre aux gardes et aux soldats demeures au palais. Traite avec courtoisie par le general Dib, il sera remis avec ses soldats au general Lahoud, avec tous les egards.

    C'est seulement tard dans l'apres-midi que les tirs cessent pour de bon. Les dernieres poches de resistance aounistes ont ete reduites. Officiellement, les combats ont fait 200 tues, militaires et civils, et plus de 700 blesses. En fait, le bilan est bien plus lourd: on parle, dans les seuls rangs syriens, de 600 a 800 morts et blesses.
    L'operation militaire a ete menee par plus de 10000 hommes, dont 6000 syriens.

    Lorsque le general Lahoud arrive a Baabda, Yarze et Fayadieh, l'armee syrienne a deja emporte tous les documents et dossiers qui l'interessent. Les donnees de l'ordinateur geant de Fayadieh, des renseignements de la plus haute importance, ultra-confidentiels, sont achemines vers Damas. L'erreur est celle des preposes a ces documents qui ne les ont pas detruits des les premiers instants de l'attaque.

    L'armee pourra-t-elle, non en prenant le pouvoir, mais en servant d'appui au gouvernement civil, jouer le role de rempart de la souverainete nationale? C'est, en tout cas, l'objectif que s'est assigne son nouveau commandant, le general Emile Lahoud, qui cherche avec determination a lui donner un deuxieme souffle. Tache ardue, dont la pierre angulaire dans la conception de ce dernier est le panachage des brigades: la 5e, la 8e, la 9e, la 10e n'existent plus, du moins dans leur composition au temps de Aoun, lorsqu'elles etaient devenues les brigades chretiennes. La plupart des officiers ont ete mutes, la quasi-totalite des aounistes ayant d'ailleurs ete recuperee, et les unites sont devenues mixtes, c'est-a-dire multicommunautaires. Neanmoins, le reequilibrage de l'armee libanaise s'annonce tres difficile en raison du deficit considerable de recrues appartenant aux communautes chretiennes.
    Depuis sa reunification, l'armee libanaise s'est acquittee de deux missions cruciales: l'une, la suppression des milices, n'a pas pose de problemes, contrairement a ce que l'on aurait pu craindre; l'autre, la mise au pas des Fedayin palestiniens au Sud du Liban, a necessite de serieux combats, contrairement a ce que l'on avait pu esperer compte tenu de l'affaiblissement des palestiniens. L'armee libanaise a reussi a s'imposer, consacrant a cette occasion sa cohesion retrouvee. Ce succes n'a pas que des connotations internes. Il prefigure le role qui sera devolu a l'armee, en cas de paix regionale, pour reduire d'eventuels refusards, palestiniens ou autres.


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